Chapitre 25

25

 

Il y eut un instant de silence. Puis Moriol parla ; lentement, prudemment, ne sachant même pas qui le menaçait.

« Allons, ma petite fille, du calme. Ne vous énervez pas. Dites-moi d’abord d’où vous sortez.

— Ne bougez pas.

— Vous voyez bien que je ne bouge pas.

— Je sors d’un des placards de votre chambre. J’y suis entrée à la faveur du remue-ménage d’il y a une heure. Le remue-ménage, c’est moi qui l’ai organisé en mettant un tout petit pain de plastic sous le tuyau de Mme Ruggiero et en écartant deux planches de son plancher. Et j’ai perçu mon pistolet au magasin. Simple comme bonjour. J’ai profité de vos bonnes leçons, monsieur Moriol. »

Il n’y avait plus de colonel. Il n’y avait plus que M. Moriol. L’intimidation hiérarchique qui avait réussi avec le grand fou ne servirait de rien avec la petite folle.

« Allons, dit Moriol, laissez-moi tout de même me redresser. Ma position est très inconfortable, je vous assure, et je ne serai pas plus dangereux adossé au mur.

— C’est bon. Adossez-vous. Mais les bras levés. Ou il va vous arriver des bricoles. »

Moriol obéit. Il se mit dos au mur, les mains à hauteur des épaules.

Il s’en était douté : le petit bout de fille qui le menaçait d’un colt était Corinne Levasseur.

« Vous avez renoncé à votre audience officielle, si je comprends bien, remarqua-t-il.

— Oui. J’étais sûre que Bertrand ferait des boulettes, que cela vous mettrait en garde, et que vous auriez le dessus si je vous prenais par-devant.

— Merci du compliment, ma petite fille. Alors, comme ça, on a raté son épreuve de fin de stage et on se révolte contre son colonel ? Vous manquez curieusement de possession de vous-même.

— Ne faites pas le malin, monsieur Moriol. Vous savez bien que vous n’êtes pas plus colonel que moi. Pas de l’armée française, en tout cas.

— Vraiment ! Et d’où tenez-vous ces renseignements ?

— Vous ne devinez pas ? »

Il hésita :

« Si, dit-il enfin. Je devine.

— Bon. Alors gagnons du temps. Qu’avez-vous fait du vrai Moriol ?

— Oh ! il croque les pissenlits par les racines depuis près d’un an. Il n’a pas parlé, l’imbécile. On a été obligé de le descendre sans en avoir tiré un mot.

— La substitution a eu lieu quand ? Comment ?

— Au moment où il partait de chez lui pour se rendre à l’héliport. Avec la complicité de son chauffeur. Un homme ignoble et qui ne nous sera plus d’aucune utilité. Pendez-le : vous nous ferez plaisir.

— Et tous les renseignements dont vous aviez besoin pour le remplacer, vous les avez eus par qui ?

— Moi, mademoiselle, par mon service. D’où le service les tenait, je ne saurais vous dire… »

Elle poursuivit l’interrogatoire, avec autant d’indifférence apparente :

« Et Pichenet ? Qu’avez-vous l’intention d’en faire ? »

Intérieurement, elle tremblait. Moriol répondrait-il : on lui a déjà sûrement coupé le cou ?

S’il répondait cela, elle ne pourrait se retenir : elle tirerait. Pas au cœur : à l’abdomen.

« Pichenet est un excellent petit gars, dit Moriol. Nous arriverons sûrement à le retourner et à l’utiliser contre vous.

— Vous vous imaginez que vous lui ferez trahir son pays ?

— Pfft ! fit Moriol. La France est un pays sans avenir. Elle est déjà morte. On ne trahit pas les cadavres. »

Corinne hocha la tête :

« La France n’est pas morte : nous le prouvons, nous autres, du S. N. I. F. ! »

Moriol dit :

« Bah ! quelques exceptions… »

Puis :

« À mon tour de poser des questions. Pourquoi mon arrestation a-t-elle été confiée à deux bleus comme Bris et vous ? »

La jeune fille eut un petit rire sec :

« Pas si sotte, monsieur Moriol. C’est moi qui tiens le pistolet. C’est moi qui pose les questions. D’ailleurs je n’en ai plus qu’une. Le sous-marin n’attaquera pas tant que vous serez à bord ?

— Je l’espère, répondit Moriol.

— C’est tout ce que je voulais savoir. Maintenant, ayez l’obligeance de vous taire. »

Il essaya bien de la contraindre à baisser les yeux sous son regard d’aigle, mais elle, son angoisse pour Langelot lui donnait une énergie nouvelle : elle ne cilla même pas.

Ils restèrent bien ainsi une demi-heure, face à face, debout.

« Nous attendons quelque chose ? demanda enfin Moriol.

— Je vous avais dit de vous taire ! » répliqua Corinne.

Mais à la vérité elle sentait bien que sa position était moins forte qu’une demi-heure plus tôt. Moriol avait compris que son arrestation n’était pas sérieusement préparée. Bien que le pistolet fût toujours aux mains de la gamine, le rapport des forces changeait : l’homme reprenait le dessus.

Tout à coup, Moriol, d’un ton pressant :

« Vous êtes bien sûre d’avoir débloqué la sûreté ? »

Un instant, Corinne baissa les yeux sur son arme. Elle n’avait pas une habitude suffisante du colt. Avec le pouce, elle chercha la sécurité et la remit en place, au lieu de la laisser comme elle était.

Déjà, Moriol était sur elle.

D’une manchette au poignet, il fit voler l’arme. De l’autre main, il sabra l’air : Corinne, prompte comme l’éclair, lui avait plongé sous le bras.

Au passage, elle essaya de lui lancer un coup de pied au tibia, mais ne réussit pas à le déséquilibrer.

Il pivota sur place, sauta sur le pistolet, posa le pied sur la crosse.

Alors Corinne, au lieu de courir vers la porte pour s’échapper, comme elle aurait pu tenter de le faire, bondit sur l’interphone, appuya sur le bouton et hurla :

« Le colonel Moriol est un espion… »

Elle s’attendait à recevoir une balle dans le dos. Il n’y eut même pas de détonation. Elle se retourna. Le pistolet à la main gauche, Moriol s’avançait vers elle. Elle le reconnut à peine, tant il y avait de cruauté dans ses yeux injectés de sang.

« Ne vous fatiguez pas, mademoiselle Snif, dit Moriol. Vous n’avez peut-être pas remarqué que j’ai arraché la prise du mur avant même que vous n’appuyiez sur le bouton… »

Par réflexe, elle se mit en garde. Il sourit, féroce :

« Oui, vous avez bien compris. Je ne vais pas tirer. Cela ferait du bruit. Je vais vous étrangler. »

Il n’avait pas fini de parler qu’elle lui sautait dessus, s’emparant de son bras droit et lui mordant profondément la main. En même temps, elle se jetait au sol, tentant de lui faire une prise qui ne réussit pas. Ils roulèrent ensemble sur le tapis. Une seconde après, Moriol avait le dessus et levait le bras.