Chapitre 16

16

 

Et pourtant Langelot serra les dents, bouscula deux petits jeunes gens qui se poussaient du coude en le regardant, traversa la rue, et courut au premier kiosque.

« Madame, permettez-moi de consulter un journal de radio, n’importe lequel. Je ne peux pas vous l’acheter parce que je me trouve sans argent. »

La tenue d’homme-grenouille avait impressionné le boucher ; le joli sourire et les mèches blondes de ce garçon à l’air si naïf séduisirent la marchande.

Trois minutes plus tard, Langelot lui rendait le journal et partait, au petit trot, vers les grands boulevards. Impossible, en effet, de prendre un taxi ou même le métro sans un sou !

La tenue d’homme-grenouille n’est pas adaptée pour la marche, pour la course encore moins. Ce fut les pieds enflés, couverts d’ampoules saignantes que, à 21 heures, Langelot se présenta à l’entrée du cinéma Le Lex. De grandes affiches annonçaient :

 

Ce soir, à 22 heures, « La Bourse et la Vie », jeu radiophonique doté de cent mille francs de prix.

 

Langelot entra, d’un air décidé.

« Où allez-vous, monsieur ? demanda le préposé au contrôle.

— Je fais partie de l’émission.

— Comme candidat ?

— Oui.

— Vous êtes inscrit ?

— Pas encore.

— Alors c’est trop tard pour ce soir.

— Dites donc, vous me prenez pour un imbécile ? Est-ce que j’ai une tête à me présenter sans être inscrit ?

— Ah ! bon. Vous venez donc pour les éliminatoires.

— Vous devriez vous mettre voyante extralucide.

— En ce cas, passez par-derrière. Première porte à gauche.

— Merci, patron. »

Langelot fit demi-tour, passa par-derrière. Il se sentait d’une humeur telle que rien ne pourrait lui résister.

Quelques personnes à l’air intimidé attendaient dans un petit bureau. Il y avait un ou deux étudiants faméliques, trois mères de famille, quelques midinettes, un vieux monsieur barbu, à lorgnon.

Un homme en complet émeraude, un œillet rouge à la boutonnière, la moustache en accent circonflexe au-dessus d’une petite bouche en cœur, parut. C’était Alex Groggy, l’animateur de l’émission.

« Bonsoir. Je suis très pressé. Il me faut trois candidats. Deux pour perdre, un pour gagner. Tenez. Vous, mademoiselle… »

Il désignait la plus jolie des midinettes.

« Vous, monsieur… »

Il indiquait le vieillard barbu. Puis son regard tomba sur Langelot :

« Dites donc, vous, en voilà une tenue !

— Vous n’avez pas précisé qu’il fallait être en smoking, rétorqua l’homme-grenouille.

— Très bien, vous me plaisez. Arrivez, tous les trois. Pour les autres, je m’excuse : vous avez attendu pour rien. Revenez nous voir. Vous serez peut-être plus heureux la prochaine fois. Bonsoir. »

Il introduisit la midinette, le vieillard et Langelot dans un second bureau.

« D’abord, vous allez tous signer ceci. »

La jeune fille signa sans lire ; le monsieur fit des difficultés.

« Allons, dépêchez-vous, dit Groggy. Sinon, je prends quelqu’un d’autre. »

Le vieux monsieur signa. Langelot aussi, après avoir parcouru le texte en diagonale : « Je m’engage à verser aux œuvres sociales et publicitaires de la lessive Lustre toute somme gagnée par moi au jeu de « La Bourse et la Vie. »

« Très bien, fit Alex Groggy. Maintenant, je veux un volontaire pour gagner : le gagnant ne touche rien, bien entendu. Les perdants reçoivent 100 nouveaux francs, à titre de dédommagement.

— On les verse aussi aux œuvres ? demanda Langelot.

— Non, vous ne versez que le prix de 100 000. Allons, dépêchez-vous ! Tenez, vous, l’homme-grenouille, vous allez gagner. Nous n’avons encore jamais eu d’homme-grenouille parmi nos gagnants. Voici une enveloppe avec les questions et les réponses. Mademoiselle, voilà votre chèque. Grand-père, voici le vôtre. Allons, pas de discussion. En scène, en scène ! On nous attend ! »