Chapitre 14

14

 

Le soleil de midi tapait dur. Les genêts grésillaient d’insectes. Il n’y avait pas la moindre brise… Et Langelot portait sa combinaison de caoutchouc noir qui n’était pas précisément isolante ni particulièrement commode pour marcher.

Il marcha, pourtant.

Tout à l’heure, dans l’hélicoptère, il avait essayé de se repérer un peu. S’orienter ne présentait pas de difficultés, puisqu’il avait sa montre. Il se dirigea, à travers bois, vers le nord-est : il croyait avoir vu une route de ce côté.

Il y en avait une en effet, mais, ignorant tout de la région, suivant au petit trot d’étranges chemins creux, débouchant sur des landes où ils se perdaient, contraint de traverser des sous-bois, de sauter des talus, le tout presque à l’aveuglette, il mit plus d’une heure à arriver sur une colline d’où, enfin, il la découvrit.

Il y courut. Le goudron parut lisse et confortable à ses pieds brisés par la lande.

La première borne kilométrique lui apprit qu’il était à 8 kilomètres de Tréguier. Tréguier ? C’était la Bretagne. Il ne connaissait personne dans ce pays. Une fois de plus, il était seul. Libre, sans doute, mais toujours aussi impuissant à sauver ses camarades.

Il se remit à marcher, parce qu’il n’aurait servi à rien d’attendre, mais marcher ne servait à rien non plus.

La première voiture qui passa fut un camion de boucher. Langelot se mit en travers de la chaussée. Le camion cornait, fonçait. Langelot resta sur place. Le boucher freina au dernier moment : le pare-chocs faillit renverser Langelot.

« Espèce de… », commença le boucher.

Il n’alla pas plus loin. Langelot avait ouvert la portière et s’était assis à côté de lui.

« Roulez donc, au lieu de chanter La Traviata.

— Qui que vous êtes ?

— Un Martien.

— Voulez-vous redescendre tout de suite !

— Certainement pas. »

Le boucher leva le poing droit. Langelot lui saisit le pouce gauche. Le boucher poussa un cri de porcelet qu’on égorge.

« Je vous disais bien de ne pas perdre de temps, remarqua Langelot calmement. Si vous recommencez, je vais être obligé de vous le tordre complètement, et vous aurez des frais de vétérinaire. »

L’homme n’insista plus. Langelot avait appris, outre des prises douloureuses, une certaine autorité qui, malgré son âge, en imposait. Et puis sa tenue d’homme-grenouille lui donnait un aspect redoutable…

« Plus vite que ça ! » dit-il.

Le boucher accéléra.

 

Il était plus de trois heures lorsque le camion s’arrêtait à Guingamp, plus de quatre lorsque Langelot, à la sortie de la ville, arrêtait une Mercedes immatriculée 75 qui filait sur Paris.

Une nombreuse famille y avait pris place. Langelot fut accueilli avec des cris de joie par les enfants, et avec bonhomie par les parents.

« Vous êtes un homme-grenouille, sans doute, dit monsieur. Moi, je suis avocat.

— Il faut de tout pour faire un monde, dit madame.

— Vous allez au Salon nautique, à Paris, je suppose ? demanda monsieur.

— Nous sommes ravis de vous emmener. Vous nous raconterez vos plongées », conclut madame.

Les garçons questionnaient :

« Jusqu’à combien de mètres êtes-vous descendu ? »

Et les petites filles :

« On trouve beaucoup de perles, au fond de la mer ? »

Langelot, confortablement renversé sur les coussins de la Mercedes, donna libre cours à son imagination.

« C’est tout de même curieux que vous n’ayez pas de bagages ! » remarqua le propriétaire de la voiture.

Langelot inventa une histoire de train manqué. Que lui importait qu’on le crût ou non ? Si vite que filât la Mercedes, il n’avait pas le moindre espoir d’arriver à Paris avant 20 heures. En fait, ce fut à 20 h 10, après une traversée difficile de la banlieue, que la Mercedes débarqua Langelot sur la place du Trocadéro.

« Quel charmant voyage ! dit l’avocat.

— Les embouteillages étaient réussis », reconnut Langelot.

Après avoir remercié pour la promenade et refusé une invitation à dîner, le petit homme-grenouille se retrouva donc, entre le musée de la Marine et celui des Provinces de France, avec, pour toute possession terrestre, une petite plaque d’identité qu’il n’avait pas encore pris le temps de regarder.

Et le désespoir au cœur.