
10
Alors Langelot eut peur. Dans le calme même de ces hommes, il sentait une certitude de réussir, une absence totale de scrupules, d’hésitations, qui le glaça. Si on lui avait passé des menottes, si on l’avait frappé, si on s’était moqué de lui, toute sa formation du S. N. I. F. aurait joué. Il savait ce qu’il faut faire lorsqu’on est tombé aux mains de l’ennemi. Du moins, il le savait en théorie. Mais dans cet hélicoptère aux couleurs françaises qui volait au-dessus de la mer, vers une destination inconnue, parmi ces hommes qui ne l’interrogeaient même pas, et qui lui disaient tout de go qu’ils avaient l’intention de l’utiliser, Langelot, tout de bon, se sentit perdu.
Il songea à ses parents, qu’il avait si peu connus. À son enfance oisive, à toutes ces années d’adolescence pendant lesquelles il s’était ennuyé, à son engagement dans les rangs du S. N. I. F., aux mois de surmenage physique et moral passés à bord du Monsieur de Tourville…
« Tout cela, pour rien ? Pour se faire prendre comme un bleu, c’est le cas de le dire, avant même d’avoir reçu ma vraie première mission ? Avant même d’avoir ma carte du S. N. I. F. ? »
Il pensa à Corinne.
« Pourvu qu’elle aille trouver le colonel, comme je le lui ai demandé. Alors, du moins, ce sera un match nul. Ma vie, à moi, inexpérimenté, grand niais, grosse bête comme je suis, contre celle d’une espionne de la taille de Mme Ruggiero, je crois même que le S. N. I. F. y gagne ! »
Le soleil cependant s’était levé. Langelot fit un mouvement vers le hublot. Personne ne l’empêcha de regarder. Au loin, on distinguait nettement la côte, un port, des prairies vertes, une route…
« Il y a sûrement là-bas des hommes qui me porteraient secours s’ils savaient… »
Langelot se tourna vers ses deux compagnons de route :
« Dites donc, messieurs, où allons-nous ? »
Il avait posé la question du ton le plus naturel possible, espérant qu’ils lui répondraient sans y prendre garde.
Ils parurent surpris que leur jeune prisonnier osât leur adresser la parole.
« Permettez-moi une petite question, dit enfin le sergent parlant du même ton appliqué que le capitaine mais d’une voix plus aiguë, plus modulée. Est-ce que vous n’avez pas du tout peur de nous ? »
Cette courtoisie, ce petit sourire, ce regard insistant… Langelot, pour la première fois de sa vie, eut l’impression que ses viscères avaient leur vie propre. Or, ses viscères n’avaient pas la moindre envie de mourir et protestaient par des crampes fort expressives. Langelot sourit.
« Pas tellement, répondit-il. Évidemment, je vous trouve des têtes plutôt patibulaires, mais après tout, chaque métier a ses risques. »
Les deux étrangers ne furent nullement impressionnés. Ils échangèrent un petit sourire en coin, comme s’ils disaient :
« Avec le temps, on fera quelque chose de ce garçon-là. »
L’hélicoptère survolait des champs, des bois, tout un paysage que Langelot ne reconnaissait pas. On était en France, pensait-il, car juillet n’est pas si vert en Espagne, et la campagne anglaise se reconnaît entre toutes les autres… Mais quelles étaient les villes qu’il apercevait ? Où menaient ces routes ? Il n’en savait rien.

Comme l’appareil se trouvait à l’aplomb d’une forêt, il amorça, très brusquement, la descente. Langelot, la tête au hublot, vit les arbres feuillus monter vers lui. Le vent que faisait l’hélice de l’hélicoptère les secouait, les couchait presque… Les branches apparurent, puis les troncs. Il y eut un choc. On était arrivé.
Les deux compagnons de Langelot descendirent sans hâte ; Langelot sauta à son tour. Le sergent, qui paraissait maintenant avoir pris la direction des opérations, se tourna vers lui :
« Je vous signale que nous sommes ici dans une propriété privée, entourée de barbelés et de fil de fer électrifié. Venez avec moi. »
S’adressant au capitaine, il ajouta :
« Dépêchez-vous de passer les renseignements. Voilà plus de six heures que le programme a commencé, et nous avons déjà manqué une vacation. Il leur en faut au moins deux pour situer l’objectif.
— Vous cherchez à pétrifier notre jeune ami par vos connaissances en français ? interrompit l’autre.
— Notre jeune ami sera bientôt l’un des nôtres. Alors… »
Langelot affectait de ne pas écouter le dialogue et faisait des efforts pour s’orienter. Il se trouvait au milieu d’une clairière hérissée de genêts. Entre les arbres, en contrebas, il entrevoyait une maison de pierre, couverte d’un toit d’ardoises. Un grondement sourd, appartenant à un moteur à explosion, se fit entendre dans cette direction dès que l’hélicoptère eut repris son vol. Ce fut aussi de ce côté que s’éloigna le capitaine, après avoir échangé quelques mots incompréhensibles avec son camarade.
Alors le sergent prit Langelot par le bras, et fort amicalement l’entraîna dans le bois.
Vingt mètres plus loin, il s’arrêta.
Une vaste plaque circulaire, en béton, apparaissait au milieu des genêts. Au centre de la plaque, un trou d’homme, noir, d’une profondeur inconnue.
« Sautez dedans », dit simplement le sergent.
Langelot regarda dans le trou et ne vit rien que l’obscurité complète.
« Pardon, pardon, dit-il. Je suis accoutré en homme-grenouille. Pas en parachutiste.
— Ne faites pas l’enfant », dit doucement le sergent en tirant un pistolet.
