
7
Dès que Mme Ruggiero fut sortie, Langelot bondit hors du lit. Il n’avait pas de temps à perdre. L’ennemi venait de faire une fausse manœuvre : coûte que coûte, il fallait en profiter.
En toute hâte, il revêtit la combinaison d’homme-grenouille, après avoir vérifié, à la lumière de sa lampe de poche, que le contenu de la valise correspondait bien à l’inventaire donné par Mme Ruggiero. Puis, emportant le reste de son matériel à la main, et profitant de l’obscurité totale des coursives, il se glissa jusqu’à la cabine de Corinne, dont il avait plus d’une fois repéré le numéro.
Il arrive aux agents spéciaux d’omettre le respect généralement dû aux convenances, et Langelot l’omit cette nuit-là. Il entra sans frapper, et s’avança vers la couchette en chuchotant :
« Pas de bruit, ne faites pas de bruit. C’est moi, Pichenet. »
En vérité, pendant que Mme Ruggiero lui avait fait son discours, il en était arrivé à des conclusions qu’il n’entrevoyait même pas une demi-heure plus tôt. Et, de toute façon, que risquait-il ? Le système d’écoute ne fonctionnait pas. Corinne, si elle était une snifienne honnête, lui garderait le secret par amitié ; si, en réalité, Corinne était une espionne, elle serait ravie de voir qu’on soupçonnait une autre personne qu’elle, et se tairait encore mieux.
« Corinne, tu ne dors pas ?
— Non, que se passe-t-il ?
— Écoute-moi bien. J’ai trois minutes pour t’expliquer une situation passablement embrouillée. Mme Ruggiero est un agent ennemi. Cela te paraît incroyable ? Malheureusement, il n’y a pas grande chance pour que je me trompe. Elle m’envoie en ce moment faire une mission qui me semble absurde et qui n’était pas prévue. Donc, de deux choses l’une. Ou bien je suis devenu fou et, dans ce cas, tu ne parleras à personne de ma visite de ce soir…
— Et les caméras, Pichenet ? Et les magnétophones ?
— Aveugles et sourds, pendant encore douze minutes exactement. Je reprends. Ou bien je suis fou, ou bien, d’ici à demain soir, j’aurai eu le temps de me faire interroger par un service ennemi et de juger si c’est agréable. Il ne faut tout de même pas que l’on en reste là. Autrement dit, si demain vendredi, à 22 heures, je ne suis pas rentré, tu vas trouver le colonel, tu lui demandes une entrevue seule à seul et tu lui expliques : primo, la curieuse mission que Mme Ruggiero t’avait confiée au début du stage ; secundo, la mienne. Je suis parti porter un pli à je ne sais qui. Je trouverai le destinataire à bord d’un hélicoptère. Tu as compris ?
— Tu y vas comment, Pichenet ?
— Comme les petits poissons. »
Il fit le geste de nager.
« Alors c’est promis ? »
Dans l’ombre presque absolue, les jeunes gens se voyaient à peine. Langelot distinguait seulement les yeux brillants de Corinne, reflétant la pâle lumière du hublot.
« C’est promis ! » chuchota-t-elle.
Elle se pencha vers lui.
« Pichenet…
— Oui, Corinne ?
— Avant de partir, dis-moi ton vrai nom… Je t’en prie. »
Il hésita. La voix qui le suppliait était bien douce. Il savait du reste que, selon toute probabilité, il partait pour ne pas revenir. Il aurait aimé que Corinne se souvînt plus tard de lui et qu’elle lui donnât le nom qui était véritablement le sien…
Mais de même qu’il partait par respect du devoir, il lui était impossible de révéler ce qu’il avait promis de taire. Le colonel Moriol l’avait bien dit : « Les officiers des services spéciaux sont les chevaliers des temps modernes : ils se battent seuls, contre un ennemi toujours supérieur en nombre et en puissance ; ils n’accèdent jamais aux récompenses publiques ; ils résistent sans cesse aux tentations les plus insidieuses ; leurs missions exigent d’eux un empire souverain et constant sur eux-mêmes ; leur code moral, s’il n’est pas tout à fait identique à celui de la masse, est le plus exigeant de tous les codes connus. D’autres se battent à la lumière des grandes passions patriotiques ou humanitaires. Nous, pour l’honneur seul. »
Et ensuite, le colonel Moriol souriait et ajoutait :
« Et aussi pour le plaisir, parce que nous aimons ça ! »
Sans doute. Mais pour le moment Langelot ne souhaitait rien au monde que d’accéder à la prière de Corinne…
Pourtant, il résista :
« Corinne, tu me mépriserais… »
Elle baissa la tête. Puis, faisant effort sur elle-même, elle la releva. Dans l’ombre, Langelot ne vit pas qu’elle souriait.
« Alors, dit-elle en secouant la tête, bonne chance tout de même, monsieur Pichenet. »
Elle lui saisit la main et la serra de toutes ses forces, comme à un camarade qui s’en allait en patrouille, tout simplement.
Il aurait encore voulu dire mille choses. Il les garda pour lui. Il serra la main de Corinne, à la briser.
Corinne, qui avait compris. Corinne, elle aussi officier du S. N. I. F.
