Chapitre 5

5

 

Les locaux des transmissions se trouvaient au centre du vaisseau, entre ceux qui étaient affectés à l’école du S. N. I. F. et ceux qui restaient la propriété du capitaine et de l’équipage du Monsieur de Tourville.

On accédait généralement aux transmissions par une porte qu’aucune sentinelle ne gardait. Elle portait simplement l’inscription : « Transmissions. Entrée interdite à toute personne étrangère au service. »

Ce genre d’inscriptions avait toujours excité à la fois la curiosité et l’esprit de contradiction de Langelot.

« Cette porte-là me chatouillait depuis longtemps, se dit-il. Je vais avoir l’occasion de régler mes comptes avec elle… »

L’épreuve lui paraissait à la fois risquée et facile. La préparation ne lui prendrait pas beaucoup de temps. Le mercredi, il fit la grasse matinée, se sentant déjà en vacances.

Dans l’après-midi, il écrivit un long message, émanant du colonel commandant l’école et donnant des précisions fantaisistes sur le comportement des stagiaires au cours des derniers jours.

« J’ai particulièrement remarqué les hautes qualités d’ingéniosité du stagiaire Pichenet, qui ne prend rien au sérieux mais qui est un fameux débrouillard… », écrivait-il entre autres.

Il imita la signature du colonel et le cachet de l’école, et alla montrer le tout au capitaine Montferrand.

« Pas d’objection à ce que je fasse coder et transmettre ? »

Montferrand lut, sourit, ajouta les mots : « Message transmis dans le cadre de l’exercice de fin de stage. Ne pas tenir compte. »

Et il rendit le tout.

« Vous le faites chiffrer par le service du chiffre ou simplement coder ? demanda-t-il.

— Coder, mon capitaine, pour que le transmetteur de permanence n’aille pas me réveiller le chiffreur. »

La fin de l’après-midi fut consacrée au montage d’une charge de gaz somnifère sur un système d’horlogerie.

À 18 heures, Langelot alla frapper à la porte des transmetteurs.

« Qu’est-ce que c’est ? cria une voix irritée.

— Un message du colonel.

— Eh bien, entrez, et apportez-moi ça ! »

Langelot entra et se trouva dans un couloir. Sur la gauche et sur la droite, il y avait des portes avec de petites pancartes : « Permanence », « Secrétariat », « Chef de poste », etc. Une porte marquée « Réception des messages » était percée d’un guichet derrière lequel apparut une tête rubiconde et furibonde.

« Ce n’est pas toi qui viens, d’habitude, rugit la tête. Où il est, ton copain ?

— Il s’est pris le petit doigt dans une porte, et il est tombé évanoui, répondit Langelot.

— Tu te paies ma tête, ou quoi ?

— Ça se pourrait bien.

— Ah ! mais vous êtes un des stagiaires ! Je vous avais pris pour le planton du colonel. Faites excuse.

— Il n’y a pas de mal. Signez-moi le reçu. »

Deux minutes plus tard, Langelot avait regagné l’école, laissant derrière lui le message et la bombe somnifère dissimulée dans un coin sombre. Il avait aussi profité de son expédition pour examiner sommairement le système de fermeture de la porte d’entrée.

Le même jour, à minuit exactement, c’est-à-dire à un moment où l’on pouvait être sûr que le programme pour le vendredi était arrivé, le système d’horlogerie déclencha l’ouverture du récipient contenant le gaz somnifère.

À 1 h 30, Langelot se présentait de nouveau à la porte des transmissions.

Cette fois-ci personne ne répondit aux coups qu’il frappa. Il se mit donc au travail, utilisant avec adresse l’attirail du parfait cambrioleur dont il s’était muni. La serrure crochetée, les verrous repoussés, il entra sans bruit dans le couloir. Une odeur entêtante y flottait, mais comme Langelot portait un masque à gaz, il ne craignait rien.

La seule pièce éclairée était celle où le transmetteur de permanence dormait profondément, affalé sur sa table, devant son poste.

Langelot commença par consulter le programme des vacations pour jeudi. Ce programme était affiché au mur, et la première vacation devait avoir lieu à 3 h 30. Langelot régla donc pour cette heure-là le puissant réveil qu’il avait apporté et qu’il plaça sur le cendrier. Puis, il ramassa son appareil à gaz somnifère, et le glissa dans sa poche.

Cela fait, il consulta calmement le tableau auquel étaient accrochées, bien en ordre, toutes les clefs du service, et choisit celle qui ouvrait le bureau du chef de poste.

S’éclairant d’une lampe de poche au faisceau étroitement focalisé, il se rendit dans ce bureau, qu’il avait repéré à sa première venue. Bien en évidence, entre deux hublots, il y trouva le coffre aux archives secrètes.

Un an plus tôt, Langelot n’aurait rien su faire de ce coffre, à la combinaison pourtant relativement simple. Maintenant, sans hésiter une seconde, il s’agenouilla, pressa l’oreille contre la serrure, et se mit à tourner les boutons. Au bout d’un quart d’heure, il constatait que l’école du S. N. I. F. formait d’excellents cambrioleurs : le coffre avait été ouvert au son !

Le plus difficile commençait. Il fallait, sans perdre de temps, trouver le classeur des programmes. Heureusement l’ordre le plus parfait régnait chez le commandant transmetteur. Les chemises étaient étiquetées, l’ordre chronologique respecté scrupuleusement. En cinq minutes, Langelot avait trouvé ce qu’il lui fallait, le « Programme radio pour la journée du vendredi 6 juillet ».

Un éclair de magnésium, et l’appareil photo avait fait son office.

Soigneusement, Langelot referma la porte du coffre après avoir remis le programme dans le classeur et le classeur à sa place. Puis il sortit dans le couloir.

Le transmetteur de permanence s’était mis à ronfler. Il ne ronflerait plus longtemps. Le réveil le tirerait bientôt de son sommeil.

Sans doute se demanderait-il ce qui lui était arrivé ? Mais il ne le demanderait à personne d’autre, car quel avantage aurait-il à se vanter de s’être endormi ? La présence du réveil l’inquiéterait bien un peu. S’il s’était agi d’une mission réelle, Langelot n’aurait pas laissé de réveil, mais il ne pouvait tout de même pas faire manquer une vacation au Monsieur de Tourville ! Quant à l’odeur du gaz, elle serait bientôt dissipée.

Langelot regagna le pont, fit jouer dans le sens inverse les serrures et les verrous et se rendit très calmement au laboratoire de photographie.

Le lendemain matin, le programme radio pour le vendredi était en la possession du capitaine Montferrand, qui fit seulement :

« Déjà ? Merci bien ! »

En soufflant beaucoup de fumée.

Langelot, lui, s’imaginait que ses épreuves étaient terminées…