Chapitre 3

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Langelot, évidemment, ne sut rien de tout cela.

Mais, voyant qu’on n’arrêtait personne, il en conclut que l’enquête n’avait pas abouti. Cela signifiait-il que l’information de base était fausse, ou bien l’espion était-il si bien camouflé à bord que le contre-espionnage avait été incapable de le découvrir ?

Langelot n’avait aucun moyen de répondre à cette question. Il reporta donc tout son intérêt sur ses études et sur Corinne…

Tous les matins, les stagiaires faisaient dix minutes de tir, et c’était une des matières où Langelot excellait. Il devint rapidement le meilleur tireur du stage.

Il ne s’agissait pas, bien entendu, de tir au visé, comme celui qu’on pratique dans les casernes ou dans les foires, mais de tir de combat, sur silhouettes mobiles, au jugé ou même au jeté.

Le tireur se tenait dans un long couloir blindé, dans lequel, à des distances variables, tantôt à droite, tantôt à gauche, surgissaient pour un bref moment des personnages divers mais toujours furieusement antipathiques.

« L’important, c’est de désirer de toutes vos forces abattre votre adversaire, enseignait le colonel Moriol lui-même. C’est le désir qui guide votre balle. Ne visez surtout pas. On ne peut viser que dans de bonnes conditions de visibilité. Mais on peut vouloir par tous les temps. Regardez. »

Les personnages apparaissaient à l’allure maximum. Le colonel Moriol, le sourcil froncé, le corps légèrement penché en avant, les deux yeux ouverts, presque exorbités, vidait un chargeur entier. Toutes les silhouettes tombaient, une balle en plein cœur.

« Vous avez fait des progrès depuis dix ans, mon colonel, remarqua un jour Montferrand.

— Comment savez-vous cela ?

— Il y a dix ans, vous concouriez pour le championnat de France.

— Exact.

— Et c’est moi qui ai emporté le titre. »

Moriol se mit à rire et donna une grande claque dans le dos de Montferrand.

« Je n’étais pas encore assez méchant à l’époque. Maintenant, je suis à point. Retenez cela, vous autres. Il faut être méchant pour bien tirer au jugé.

— Moi, mon colonel, je ne vous trouve pas si méchant que cela, objecta Langelot.

— Voilà encore Pichenette qui se singularise », grogna Valdez.

Le colonel, énorme dans son survêtement noir, toisa le petit Pichenet.

« Pas méchant, moi ?… »

Tout à coup, il ajouta en souriant :

« Vous avez peut-être raison. Tout ce que j’ai de méchanceté dans les tripes, je le garde pour le stand de tir, et je vous conseille de faire de même. »

Langelot se trouva bien de ces conseils. À la carabine américaine, au Colt, au 9 mm, au 5.5, à la MAT 49, il remporta tous les concours hebdomadaires. Au bout de trois mois, il s’exerça surtout au pistolet 5.5.

« C’est une arme pour vous, Pichenet, lui avait dit Moriol. Aux tireurs médiocres, je conseille les gros calibres, comme le Colt : avec ça, vous renversez un bonhomme en le touchant au petit doigt. Mais vous, vous êtes un tireur de précision. »

Dans les autres matières, Langelot, s’il ne surpassait pas aussi indéniablement ses camarades, se classait toujours brillamment.

« Pichenet, lui dit un jour Mme Ruggiero, mon petit Pichenet, si vous réussissez votre épreuve de fin de stage, vous emportez le pompon !

— Que voulez-vous que je fasse d’un pompon ? »

Elle le regarda, filtrant son regard vert par-dessous ses longs cils :

« Ça présente des avantages, d’être major de promotion, vous savez… »

Il demanda :

« Et l’épreuve, ça consistera en quoi ?

— Mon cher, vous saurez cela la semaine prochaine ! »