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Le stage tirait à sa fin.
Les trente jeunes gens, triés sur le volet, mais tout de même un peu gauches, un peu naïfs, qui avaient embarqué dix mois plus tôt sur le Monsieur de Tourville étaient devenus, sinon des agents spéciaux confirmés, du moins des garçons et des filles endurcis à la solitude et aussi instruits dans leur métier qu’il est possible de l’être.
Leurs instructeurs, en revanche, n’en menaient pas large : l’espion ennemi n’avait toujours pas été découvert et ils avaient beau se moquer du S. D. E. C. E. et dire que ses renseignements étaient toujours faux, ils n’en étaient pas aussi persuadés qu’ils auraient voulu le paraître.
Aucune des enquêtes n’avait abouti.
Pas celle de Langelot, en tout cas.
Plus de sept mois s’étaient écoulés depuis la nuit où il avait failli broyer les côtes de Corinne et l’étrangler. Ah ! il n’y était pas allé de main morte ! Une noire colère s’était emparée de lui à l’idée que Corinne, sa Corinne, était l’agent de l’ennemi.
« Que fais-tu ici ? » avait-il demandé, sans relâcher son étreinte, et le « tu », qu’il employait pour la première fois, n’avait rien de tendre ni d’affectueux.
Corinne avait répondu d’un ton excédé :
« Bon, bon, tu as gagné, Pichenette. Il n’y a pas de quoi te prendre pour le Grand Inquisiteur. Papa va en faire une maladie, c’est tout.
— Réponds à mes questions, tu veux ? Que fais-tu ici ?
— Ma parole, Pichenette, tu te prends au sérieux ! Je viens de mettre à l’eau une bouée avec un poste émetteur à modulation d’amplitude. Après tout, papa n’avait pas besoin de me forcer à venir. »
Langelot avait ricané.
« Ah ! c’est papa qui t’a forcée ! Pauvre chou ! Dis-moi un peu : pourquoi ce poste émetteur à la flotte ?
— Il paraît que c’est ce qu’un agent ennemi aurait fait. C’est un poste qui émet tout seul, pendant un certain nombre d’heures, sur une certaine amplitude.
— Il émet quoi ?
— N’importe quoi. Un signal. Il va être repéré par un sous-marin, ce qui permettra à l’ennemi de savoir que, à telle heure, nous étions à peu près à tel endroit.
— Et le sous-marin est censé faire quoi ?
— Je n’en sais rien. Nous torpiller, par exemple.
— Nous torpiller ? Tu as envie de mourir ?
— Tu sais bien que c’est un jeu.
— Comment un jeu ?
— Eh bien oui. L’agent adverse fictif, ce n’est pas un jeu ?
— Ah ! parce que tu es l’agent adverse fictif ? »
Si Langelot avait encore conservé des doutes, ils venaient de fondre. Corinne était décidément une espionne expérimentée ! Elle ne pouvait pas savoir que Langelot savait – elle l’ignorait elle-même – qu’il n’y avait pas, cette année-là, d’agent adverse fictif. Elle en assumait donc le rôle, avec un admirable à-propos.
« Eh bien oui, dit-elle. Tu ne l’avais peut-être pas deviné ?
— Et depuis combien de temps, peut-on savoir, es-tu l’agent adverse fictif ? Depuis le début du stage, sans doute ?
— Non, depuis trois jours.
— Trois jours ? »
Cela changeait tout.
« Écoute, Pichenette, je ne te comprends pas. Pourquoi m’écrases-tu comme ça ? Je t’ai envoyé tout le poivre que j’avais, je t’assure. Il ne m’en reste plus. Il y a trois jours, Mme Ruggiero m’a convoquée chez elle, dans sa chambre, et elle m’a dit qu’on n’avait pas encore nommé l’agent adverse fictif, mais que, à partir de maintenant, ce serait moi. Ça ne m’amusait pas du tout, je t’assure. Je me sens déjà assez seule comme ça. Mais enfin, tu ne me voyais pas refusant, non ? »
Langelot avait desserré ses mains et ses jambes. Il ne savait plus que croire :
« Et après ?
— Quoi, après ? Après elle m’a donné cette bouée et ce poste émetteur à jeter à l’eau. Il fallait que je descende au niveau des vagues pour que le poste ne soit pas submergé. Il paraît qu’il est étanche, mais il vaut mieux être prudent. C’est tout.
— Le poivre, c’était aussi une idée de Mme Ruggiero ?
— Non, le poivre c’était de moi. Je pensais bien qu’il y aurait un idiot quelconque qui serait venu passer la nuit sur le pont. Et comme nous n’avons pas le droit d’être armés…
— Encore heureux ! dit Langelot en se relevant et en aidant Corinne à se relever aussi. Viens chez Mme Ruggiero, nous allons tout de suite contrôler ton histoire.
— Inutile de vous déranger, annonça tout à coup un haut-parleur invisible. L’histoire de Corinne est parfaitement exacte. Et vous, monsieur Pichenet, vous aurez un bon point pour avoir démasqué l’agent adverse trois jours après sa nomination.
— Oh ! madame, s’écria Corinne, est-ce qu’il faut vraiment que papa apprenne quelle sotte j’ai été ?
— Mon petit, reprit le haut-parleur, cela ne dépend pas de moi. De toute façon, vous avez avantage à ne parler de cette aventure à personne. Et je demanderai à M. Pichenet, le perspicace M. Pichenet, l’énergique M. Pichenet, de faire de même.
— Vous pouvez compter sur nous, madame.
— Bon. Alors allez donc vous coucher comme des enfants sages. »
La voix de Mme Ruggiero s’était tue. Corinne et Langelot échangèrent un regard. Puis ils rentrèrent, chacun chez soi.