
25
À cette étape de son enquête, Langelot fut tenté d’y renoncer.
« Je ne trahirais personne. Je n’ai pas reçu de mission. Après tout, les grands chefs sont sûrement plus forts que moi, et ils sont avertis… Pourquoi irais-je me mêler… ? »
Mais, il le savait bien, c’étaient là des sophismes. Il pouvait en avoir gros sur le cœur, mais cela ne l’empêcherait pas d’aller jusqu’au bout de la mission qu’il s’était naïvement donnée à lui-même.
Il allait maintenant surveiller Corinne du plus près qu’il pourrait.
Un jour qu’elle sortit brusquement de table, il la suivit. Elle courait dans la coursive et il courut après elle, s’efforçant de ne pas faire de bruit. Elle monta sur le pont ; il y monta aussi. Un instant, il la perdit de vue, mais il ne lui fallut pas longtemps pour la retrouver : elle s’était jetée à genoux entre deux rouleaux de cordages, la tête dans les mains. Que pouvait-elle bien faire là ?
« Corinne ! »
Elle se retourna : elle pleurait.
« Encore vous, Pichenette ! Vous n’avez pas fini de me suivre comme une ombre ! Comme si les micros, les caméras, les instructeurs, cela ne suffisait pas ! Je vous préviens que, si j’en ai jamais l’occasion, je vous jetterai par-dessus bord. »
Il s’accroupit auprès d’elle :
« Voyons, Corinne, à propos de micros, vous devriez faire attention.
— Ça m’est égal ! cria-t-elle. De toute façon, je ne pense pas qu’il y en ait : ces cordages se baladent tout le temps d’un bout du pont à l’autre. Et puis qu’on fasse de moi ce qu’on voudra. Je vous dis que j’en ai assez.
— Corinne ! »
Il se glissa plus près d’elle.
« Dites-moi pourquoi vous pleurez. Seulement la fatigue ? Non, vous avez une raison particulière. Dites-la-moi. »
À ce moment, il ne pensait plus du tout que, selon toute probabilité, Corinne était une dangereuse espionne : il ne voyait qu’une petite fille en larmes.
« Je pleure parce que je suis une sotte, répondit Corinne. Je pleure parce que je ne suis pas faite pour ce métier-là. Je pleure parce que c’est aujourd’hui ma fête et que, à la maison, il y avait des tas de fleurs, ce jour-là, et des tas de gens, et des cadeaux, et de la musique, et tout ça. Et qu’ici il n’y a même personne pour me la souhaiter. Vous voyez comme c’est idiot. Une agente secrète, moi. Pfft ! »
Un espoir fou battit dans le cœur de Langelot. Il se pencha vers la jeune fille :
« Allons, allons, Corinne. Vous êtes très douée pour ce métier, vous le savez bien. Simplement, vous n’avez pas l’habitude d’être si seule. Quant à votre fête, je vous la souhaite, moi, tenez. »
Il l’embrassa sur la joue, d’un gros baiser qui fit clac.
Corinne parut surprise mais nullement mécontente.
« Tiens ! Vous êtes tout de même bien gentil, fit-elle. Si seulement vous n’étiez pas si sûr que je suis l’agent adverse, on pourrait s’entendre. Vous avez décidément la manière pour me remonter le moral. »
Elle se leva.
« Rentrons séparément, dit-elle. Ici, on n’aime pas les complices. »
Langelot ne se le fit pas dire deux fois. Il se précipita dans sa cabine et consulta un calendrier.
On n’était pas du tout le jour de la sainte Corinne. Corinne, d’après le dictionnaire, n’était pas une sainte mais une poétesse grecque. La sainte du jour était sainte Delphine… Corinne, donc, s’appelait Delphine, et un officier intellectuel lui avait choisi le prénom de Corinne par une réminiscence, consciente ou inconsciente, des deux romans de Mme de Staël, qui portent justement ces deux noms !
En d’autres termes, Corinne s’était coupée. Grossièrement, sottement coupée. Elle ne pouvait être une espionne internationale. D’ailleurs ces larmes, ce moment de faiblesse, cette affirmation : « Je ne suis pas faite pour ce métier-là », tout concordait.
Langelot respira librement. Chère Corinne !…