Chapitre 24

24

 

Un soir, Bertrand Bris vint lui-même frapper à la porte de Langelot, qui travaillait dans sa cabine.

« Je ne te dérange pas ? demanda le géant blond.

— Pas du tout. Tu vois, je m’exerce à crocheter des serrures. Assieds-toi. »

Bertrand s’assit lourdement.

« Voilà ce qui m’amène, dit-il. Comme tu sais, je suis Normand, j’ai fait de la mécanique appliquée, je me connais en vins de Bourgogne, je suis arrivé ici parce que, pendant mon service militaire, on avait reconnu mes capacités pour ce genre de travail, et que, ensuite, j’ai été mis à la porte de la boîte où je travaillais. Toi, tu es philatéliste, cavalier, un ancien du Prytanée. Notre mission à tous les deux est de démasquer l’agent adverse et j’ai pensé que nous réussirions peut-être mieux ensemble. Es-tu d’accord pour qu’on essaie ? »

Langelot le regarda avec surprise. Cette ouverture pleine d’ironie lui paraissait beaucoup trop franche pour être naturelle.

« Écoute, Bertrand. Qu’est-ce qui te dit que ce n’est pas moi, l’agent adverse ? En principe, nous devons nous méfier de tout le monde.

— En principe, oui. Mais seulement quand cette satanée machine nous écoute. Or, moi, je trouve que tu n’as pas la tête de l’agent adverse. D’ailleurs tu te donnes tant de mal pour le chercher que, de toute évidence, ce ne peut pas être toi.

— Attends, Bertrand. Tu veux dire que la machine ne nous écoute pas, en ce moment ?

— Non.

— Pourquoi ça ?

— Parce que, dit Bertrand négligemment, j’ai coupé le courant des circuits acoustiques. D’ici qu’on s’en aperçoive, nous avons le temps de nous mettre d’accord.

— Comment as-tu fait pour le couper ?

— Rien de plus simple. Si tu t’étais promené dans les locaux des instructeurs, tu aurais remarqué une porte avec l’inscription « Danger de mort. »

Langelot se retint pour ne pas dire qu’il la connaissait fort bien.

« Tu entres, poursuivit Bertrand, et tu as toutes les manettes. C’est enfantin. Alors, ça te plairait que nous chassions ensemble ? »

Langelot réfléchit un instant, puis sourit :

« Et si c’était toi, l’agent adverse ?… »

Bertrand Bris se rembrunit, fronça le sourcil : ce point, visiblement, lui avait échappé. Après quelques instants de graves méditations, il se leva :

« Tu as raison, Pichenette. C’est dommage. J’aurais bien aimé t’avoir comme copain, vois-tu. Tant pis. On se retrouvera peut-être après le stage. Maintenant, il faut que je m’en aille. Il y a une émission sensationnelle à la radio, à vingd-teux heures.

— Répète un peu ça, demanda Langelot en sursautant.

— À vingd-teux heures, la Bourse ou la vie. C’est un jeu radiodiffusé. Bye-bye. »

De sa démarche lourde et silencieuse, Bertrand sortit. Langelot ne crochetait plus sa collection de serrures : il réfléchissait.

Primo, les Normands ne disent pas vingd-teux.

Ce sont les Allemands et les Alsaciens qui parlent ainsi.

Secundo, si Bertrand avait été un espion, aurait-il pris le risque parfaitement inutile de faire une démarche extraordinaire ? Lui aurait-il échappé que Pichenet pouvait voir en lui l’agent adverse fictif ?

Non. Décidément, ou bien la méthode choisie par Langelot était fausse, ou bien l’espion ennemi, c’était Corinne.