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La tête sous les couvertures, le cours hypnotique n°32 sur l’étalonnage des postes radio lui grésillant dans l’oreille, Langelot réfléchissait profondément :
« Si personne ne s’aperçoit de rien, je l’aurai échappé belle. Car si j’avais été démasqué, on m’aurait immanquablement pris pour celui qu’on cherche. Bon. Disons que j’ai eu de la chance et ne tentons pas le diable. Je ne mettrai plus de magnétophone dans la table du capitaine Montferrand. Ce serait trop risqué. Et d’ailleurs je sais ce que je voulais savoir : il n’y a pas d’agent adverse fictif.
« Heureusement, il y en a un vrai. Je sens que cela va ajouter un drôle de piment à ce stage qui commençait à devenir monotone !
« Qui est l’agent ennemi ? Ce n’est pas un des instructeurs, puisqu’ils sont tous ici depuis longtemps. En théorie, cela pourrait être Moriol, mais, manque de chance, Moriol est très connu dans l’armée et s’il a été désigné pour commander l’école, c’est qu’on était sûr de lui. Pas de romans d’espionnage, mon petit Langelot. Le personnel des cuisines n’a pas changé depuis les débuts de l’école, Montferrand nous l’a bien précisé… Il n’y a donc que les stagiaires.
« Alors raisonnons. L’espion ennemi doit être quelqu’un de très fort, et il joue son rôle comme un professionnel. Autrement dit, il faut le chercher parmi ceux qui s’embrouillent le moins souvent dans ce qu’ils racontent et non pas parmi ceux qui s’y embrouillent le plus…
« Autre chose : il faudra surveiller leurs occupations. Quelle peut être la mission d’un espion à bord du Monsieur de Tourville ? D’abord, renseigner son gouvernement. Il faut donc qu’il se renseigne lui-même. Et ensuite qu’il transmette ses renseignements. Deux moments où il est bien obligé de se dévoiler si peu que ce soit. Or donc, à partir de maintenant, les plus curieux seront les plus suspects. Quant à transmettre, comment pourrait-il s’y prendre ? Puisque nous n’avons pas le droit d’envoyer de courrier et que le centre de brouillage du bateau fonctionne 24 heures sur 24… Il ne peut tout de même pas jeter des bouteilles à la mer !… »
Le lendemain, apparemment rien n’avait changé dans la vie de l’école. Mme Ruggiero était toujours aussi détendue et ironique, Montferrand bourrait sa pipe avec autant de conviction, les spécialistes faisaient leurs cours et dirigeaient leurs travaux pratiques sans paraître savoir que l’un de leurs élèves préparait sournoisement leur destruction.
Montferrand annonça que les stagiaires devraient maintenant rédiger des notes hebdomadaires expliquant où en était leur enquête concernant l’« agent adverse ».
Le colonel vint plus souvent assister aux séances de tir, et exercices d’interrogatoire. La surveillance par microphones et par caméras parut se relâcher quelque peu : probablement la direction avait-elle décidé de donner confiance à l’espion.
Langelot, lui, furetait partout, et passait beaucoup plus de temps que naguère à bavarder avec ses camarades.
Il s’était résigné à se fier à sa mémoire pour retenir toutes les indications qu’il recueillait et, au bout d’une semaine ou deux, après avoir assimilé les moyens mnémotechniques recommandés par l’officier psychologue, il en fut satisfait.
Souvent, il allait à la bibliothèque où il étudiait un sujet sur lequel tel ou tel de ses camarades paraissait avoir des connaissances précises, et il l’interrogeait ensuite, pour l’obliger à se couper.
Cette tactique lui réussit avec la plupart des stagiaires. Après un mois, il avait éliminé une bonne moitié de ses suspects. Ensuite, ce fut plus difficile, car chacun travaillait son sujet et se surveillait avec d’autant plus de soin qu’il acquérait plus de métier. Il fallait tendre des pièges plus raffinés, plus complexes. Il fallait surtout donner le temps au suspect d’oublier la réponse qu’il avait faite à une question avant de la lui poser une deuxième fois.
Deux ou trois furent ainsi éliminés par la méthode dite « du prénom de la grand-mère. »
Les autres stagiaires, avec moins d’énergie, peut-être, car ils ne connaissaient pas l’enjeu de la bataille, adoptaient des tactiques analogues et, d’après les fiches qu’il trouvait sur sa table, envoyées par la machine, ou recopiées sur les notes hebdomadaires de ses camarades, Langelot constatait avec dépit que sa connaissance de la philatélie et du Prytanée était prise en défaut plusieurs fois par semaine. Mais, à vrai dire, sa propre protection l’intéressait beaucoup moins que les renseignements qu’il s’efforçait de réunir sur l’ennemi.
Trois mois de stage s’étaient écoulés lorsque Langelot constata, non sans quelque inquiétude, que tous ses camarades s’étaient coupés un nombre raisonnable de fois, à l’exception de Bertrand Bris, de Gil Valdez et de Corinne.
Or, d’après sa théorie, l’espion éviterait justement, autant qu’il le pourrait, de se rendre suspect. En effet, pris par ses camarades pour l’agent adverse (qu’il n’était pas), il serait dénoncé comme tel à la direction, ce qui attirerait l’attention sur lui. Bien sûr, il y avait encore une chance pour qu’il se coupât exprès de temps en temps, ou pour que ce fût un agent médiocre qui aurait mal appris sa leçon, mais n’étaient-ce point là des arguments de mauvaise foi, inventés par Langelot parce qu’il n’avait pas envie de regarder la vérité en face ?
