Chapitre 19

19

 

L’après-midi, de 5 à 6, une heure était consacrée à des « Travaux pratiques à l’initiative des stagiaires ». Cette heure-là était suivie de deux heures de loisir, pendant lesquelles certains continuaient leurs travaux avec l’approbation des instructeurs. Il n’y aurait donc pas de difficultés d’horaire.

À 17 heures, Langelot passait au magasin et demandait à percevoir une tenue de barman, pour s’exercer à ce rôle qui avait été vivement recommandé par le professeur de déguisement… Il s’y exerça en effet jusqu’à 17 h 45. Il remit alors ses vêtements ordinaires, chandail et pantalon fournis par l’école. À 18 heures, il répondit « présent » à l’appel et fit un tour du côté de la salle des instructeurs. À son premier passage, Mme Ruggiero lui sourit par la porte ouverte ; au deuxième, la salle était vide. Il la traversa au pas gymnastique et se trouva dans la coursive interdite.

Il gagna la salle de bain qui lui avait, plusieurs fois déjà, servi de refuge. Pendant que, le verrou poussé, il remettait la tenue de barman, il constata avec agacement qu’une certaine angoisse ne le quittait pas. Il chercha à en déceler l’origine, tout en délayant de la teinture noire (également perçue au magasin) dans le lavabo.

« Ah ! j’y suis. »

Ce qui l’inquiétait, c’était une phrase que le colonel avait négligemment prononcée le premier jour. Il avait dit que des accidents mortels arrivaient aux stagiaires du S. N. I. F. qui manquaient à la discipline…

« Suis-je bête ! Il ne va tout de même pas me faire abattre parce que je lui aurai servi du whisky ! »

Langelot plongea la tête dans le lavabo. Cinq minutes plus tard, les cheveux noirs et des lunettes sur le nez, il ne se reconnut plus lui-même dans la glace. Bien sûr, si on le regardait d’un peu près… Mais qui regarde de près les barmen ?

Il rinça soigneusement le lavabo et sortit.

Il était sept heures, et les instructeurs invités par le colonel arrivaient : Langelot n’eut qu’à les suivre.

Au bout de la coursive, ils prenaient un escalier, puis longeaient un couloir et arrivaient dans un vaste salon luxueusement meublé. Le colonel, fort élégant dans un complet anthracite, serrait les mains à l’arrivée.

« C’est presque comme la vie civile », pensa Langelot, qui depuis un mois ne voyait que les locaux strictement utilitaires réservés aux stagiaires.

Il se faufila vers le bar.

Jusqu’ici, tout marchait fort bien. Le capitaine Montferrand lui-même, que Langelot redoutait par-dessus tout, bavardait dans un coin avec le spécialiste des déguisements et ni l’un ni l’autre ne paraissaient avoir remarqué le faux barman.

Mais, derrière le bar, il y en avait un vrai, qui ne manquerait pas de poser des questions !

Le vrai barman était un Indochinois et, en temps ordinaire, servait d’ordonnance au colonel.

« Qui es-tu, toi ? demanda-t-il à Langelot qui s’approchait de son air le plus innocent.

— Je suis un extra. Je viens pour t’aider.

— D’où viens-tu ?

— D’habitude je travaille pour le commandant du bateau. Aujourd’hui, il m’a prêté à ton colonel… »

Le petit Indochinois gardait l’air sceptique :

« C’est la première fois qu’on demande quelqu’un de l’extérieur, remarqua-t-il. Avec l’ancien colonel, on s’arrangeait toujours avec du personnel S. N. I. F. Ce n’est pas régulier.

— Va donc le dire à Moriol ! répliqua Langelot. Je suis sûr que tu l’intéresseras. »

Le barman haussa les épaules :

« Tiens, dit-il, passe ce plateau. »

Langelot passa le plateau. D’un naturel moins calme, il aurait sûrement renversé verres et bouteilles, car c’était fort impressionnant de frôler des gens qu’on voyait tous les jours en feignant de ne pas les connaître ! Mais, s’il avait manqué de sang-froid, jamais la calculatrice de la caserne ne l’aurait choisi pour ce métier.

Lorsque tout le monde fut réuni, le colonel fit un signe à peine perceptible ; aussitôt toutes les conversations cessèrent ; les deux barmen disparurent derrière leur bar ; le capitaine Montferrand se mit à bourrer sa pipe.

« Voilà un mois, commença le colonel Moriol, que le stage est en train. Nous connaissons nos stagiaires et, d’après les traditions de l’école, le moment serait venu de vous consulter pour désigner celui d’entre eux que nous nommerions « agent adverse… »

« Tiens, tiens, se dit Langelot. Pendant ces quatre semaines, nous aurions donc travaillé pour rien ! »

« Cependant, j’ai pris une autre décision. Cette année, il n’y aura pas d’agent adverse. Et voici pourquoi. »

L’œil perçant de Moriol fit le tour des visages tournés vers le sien et poussa même une pointe jusqu’au bar où Langelot se fit tout petit.

« Je viens de recevoir un message que je vous lis, tel quel. »

Il tira un papier de sa poche et lut :

 

S. D. E. C. E. communique : un agent de renseignement d’une puissance étrangère a été introduit récemment à l’école du S. N. I. F. Renseignement d’informateur coté B/2. Me paraît hautement improbable. Néanmoins vous ordonne : 1) mettre tout le personnel instructeur au courant ; 2) organiser enquête approfondie avec l’aide de votre officier de sécurité, capitaine Montferrand ; 3) tenir les stagiaires dans l’ignorance de ce renseignement. De mon côté, je demande une nouvelle enquête sur leurs antécédents.

 

Un silence anxieux pesait sur l’assistance. Ces hommes et ces femmes avaient l’habitude des dangers. Mais savoir que parmi ces garçons et ces filles qu’ils instruisaient de leur mieux se cachait un espion ennemi, cela leur donnait un sentiment d’écœurement et d’insécurité à la fois.

« Comme je ne désire pas embrouiller ma propre enquête, reprit le colonel, je ne nommerai donc pas d’agent adverse fictif. En revanche, je vous demande de laisser croire aux stagiaires qu’ils en ont un parmi eux. Qui sait ? Leurs recherches aboutiront peut-être avant les nôtres. Bien entendu, nous examinerons de très près tous les renseignements qu’ils nous communiqueront les uns sur les autres. Montferrand, vous leur ferez établir toutes les semaines une fiche où ils noteront les anomalies qu’ils constateront.

« Je vous demande à tous de veiller à ce qu’aucune impression d’inquiétude ne se répande à travers l’école. L’ennemi est parmi nous. Nous le savons. Mais il ne faut pas qu’il sache que nous le savons. »