Chapitre 17

17

 

Ce soir-là, Langelot s’étendit sur sa couchette, se remonta les couvertures par-dessus le nez et se mit à réfléchir sérieusement. Le filet de voix qui s’écoulait du haut-parleur et débitait le cours hypnotique n°27 sur les soporifiques ne le gênait plus : il y était habitué.

« Ils atteignent mon inconscient, mais ma conscience reste libre », songea-t-il.

Il commença par se dire qu’il n’existe pas d’organisation sans faille. Les instructeurs du S. N. I. F., pour puissants et malins qu’ils fussent, ne pouvaient être infaillibles. Corinne avait détecté un micro, l’avait réduit à l’impuissance. Pour échapper à la surveillance officielle, il y avait donc sûrement des moyens. Il s’agissait de les trouver.

Autre point. Il fallait dépister l’« agent adverse ». Mais la méthode qui consistait à relever les anomalies de comportement n’était pas la bonne, puisque ici tout le monde jouait un rôle ! Ce qu’il fallait, en réalité, c’était percer le secret en remontant à sa source, c’est-à-dire en arrachant le nom de l’agent à ceux-là mêmes qui l’avaient nommé.

Affronter le colonel Moriol et son état-major ne faisait pas peur à Langelot : le colonel n’avait-il pas dit que toutes les ruses étaient de jeu ?

Arrivé à ce point, Langelot se sentit tout ragaillardi : l’offensive convenait beaucoup mieux à son caractère.

« Mais j’y pense ! continua-t-il. De toute évidence, les cabines, les salles de classe, le réfectoire, les coursives du bateau et le pont même sont surveillés. Mais les locaux du personnel instructeur… »

Il y avait là une idée à creuser. Langelot s’endormit après avoir décidé que le point faible de l’organisation « snifienne » se trouvait être la salle des instructeurs, sorte de bureau où se tenaient le capitaine Montferrand, Mme Ruggiero et certains de leurs adjoints pendant les intervalles entre les cours et qui communiquait à la fois avec la partie du navire réservée aux instructeurs et celle où logeaient et travaillaient les stagiaires.

Les stagiaires avaient le droit d’entrer dans cette salle comme ils voulaient : c’était là qu’ils tiraient au sort leur table de réfectoire, qu’ils déposaient leurs devoirs écrits, qu’ils rendaient visite à leurs instructeurs s’ils avaient besoin de les voir.

Dès le lendemain, Langelot se rendit au magasin où il retira un magnétophone de poche équipé d’un amplificateur miniaturisé. Les stagiaires avaient en effet la possibilité d’emprunter tous les éléments d’équipement qui leur étaient nécessaires pour leurs séances de travail collectif ou pour leurs travaux personnels. Il trouva ensuite deux ou trois prétextes plausibles pour se rendre à la salle des instructeurs. À sa seconde visite, la salle était vide.

En trois enjambées, Langelot fut derrière le bureau, à la place du capitaine Montferrand. Il entrouvrit les tiroirs, les uns après les autres. Celui du bas était vide. Langelot y glissa le magnétophone après avoir déclenché le mécanisme. Il s’agissait d’un instrument à fil qui, au ralenti maximum, n’avait pas un son très net mais faisait quatre heures d’enregistrement consécutives, et s’arrêtait automatiquement en fin de bobine.

Langelot ressortit de la salle, calme comme il y était entré.

Corinne, qu’il aperçut à l’autre bout du réfectoire, lui fit un petit signe d’amitié. Elle paraissait un peu plus gaie que la veille. Leur entretien avait donc effectivement échappé à la vigilance des instructeurs.

Après la séance de prises de vue au Minox, pendant laquelle les stagiaires s’exerçaient à se photographier les uns les autres avec le plus de discrétion possible, Langelot parvint à se glisser de nouveau dans la salle des instructeurs.

Le magnétophone était toujours à sa place et même le tiroir, que Langelot avait laissé légèrement entrouvert, n’avait pas été repoussé. Trois heures seulement s’étaient écoulées, si bien que le fil s’étirait encore. Langelot arrêta le mécanisme, glissa l’instrument dans sa poche, hésita une fraction de seconde, puis poussa la porte des locaux réservés aux instructeurs, sur laquelle pourtant on lisait une inscription libellée en grosses lettres noires :

 

INTERDIT AUX STAGIAIRES