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Les relations entre les deux jeunes gens, au lieu de s’approfondir, s’affaiblirent rapidement. Ils se souriaient de loin, au réfectoire ou dans la salle de classe. Ils échangeaient quelques mots sur la philatélie et l’équitation ou l’art roman et les danses modernes, mais toujours en public, toujours avec prudence. Ils savaient trop bien que la moindre inadvertance serait relevée par les micros, transmise aux calculatrices ou directement aux instructeurs, et que, plus les instructeurs sauraient de choses sur eux, moins ils seraient libres, pour autant qu’on pût parler de liberté à l’école du S. N. I. F. ! Les sourires eux-mêmes pouvaient être photographiés par des caméras dissimulées et il fallait se garder d’y mettre trop de sincérité.
« Vous devriez hésiter sur la façon de gober les huîtres en société, avait fait remarquer Mme Ruggiero à Langelot-Pichenet. Vous aviez un tel naturel, dimanche dernier !
— Mais vous ne mangez pas au réfectoire ! Vous avez donc des mouchards ? »
Elle sourit, énigmatique. Langelot avait dit mouchards, mais il pensait caméras. De plus en plus, il se repliait sur lui-même, se donnait un petit accent nasillard pour parler comme il pensait que devait parler Pichenet, évitait la compagnie factice de ses camarades, ne traitait de philatélie et d’équitation qu’autant qu’il fallait pour satisfaire le colonel, et se passionnait pour son futur métier.
La machine de la caserne De-Lattre n’avait pas menti : Langelot était doué. Surtout, il se donnait de toute son énergie, de tout son intérêt que rien jusqu’ici n’avait réussi à éveiller.
Dès le second jour de stage, il commença à tenir un carnet, pour y noter les anomalies qu’il constatait dans la conduite de ses camarades, afin de dépister l’« agent adverse »
Le troisième jour, la voix de Montferrand se fit entendre dans le haut-parleur :
« Pichenet, j’ai l’impression que vous écrivez.
— Oui, mon capitaine. Je vous montrerais bien la page, mais je ne sais pas si vous êtes caché dans la lampe ou dans le robinet.
— Dites-moi ce que vous écrivez.
— Je note que Nicole Buys, qui prétend que son fiancé est officier des services spéciaux, prononce « le S. D. E. C. E. » en épelant, alors que les gens de la boutique disent généralement « la Sdèke »
— Bonne remarque, Pichenet. Mais êtes-vous sûr d’avoir besoin de notes ? Rien n’est plus mauvais que le papier. Votre mémoire est développée à peu près au dixième de ses possibilités Faites-lui donc faire un petit effort.
— Oui, mon capitaine. »
Il tenta de ruser. Toutes les astuces, avait dit le colonel, étaient permises. Langelot commença par se renseigner sur les codes, s’en inventa un qui lui paraissait indéchiffrable, se fit délivrer une bouteille d’encre sympathique par le magasinier et décida de prendre ses notes la nuit, toutes lumières éteintes.
Quant à confier ses observations à sa mémoire, cela ne lui semblait pas possible : il s’embrouillait dans la masse des renseignements sans importance et en arrivait à confondre, pour les anomalies de leur comportement, Pierre Comte avec Christine Barbier !
Le soir venu, il éteignit l’électricité, s’installa à sa table, posa devant lui son nouveau carnet, déboucha la bouteille d’encre, le tout dans l’obscurité la plus complète, car la nuit était noire et le hublot petit. Il s’efforçait aussi de ne pas faire le moindre bruit que les micros pussent enregistrer. En cela, le haut-parleur, qui débitait le cours hypnotique n°8 sur les filatures et contre-filatures, lui facilitait le travail.
Il nota :
Dhsittjof bbrcifr toj djtaot qibnjsue b lfs eojgus courts. Pierre Comte, soi-disant officier, a prétendu aujourd’hui à table que le 5e Bureau était celui des transports.
Ce qui donnait, chiffré :
Dhsittjof bbrcifr toj djtaot qibnjsue b lfs eojgus, etc.
Il se coucha, satisfait.
Le lendemain, après la séance de jiu-jitsu, Montferrand l’appela dans la salle des instructeurs :
« Montrez-moi ce que vous avez appris aujourd’hui… Allons ! du nerf ! Ne craignez pas de me faire mal à la prothèse ! »
Ils échangèrent quelques prises.
À midi, Langelot s’aperçut qu’il n’avait plus son carnet :
« Je l’avais pourtant dans la poche intérieure… »
Le soir, en rentrant dans sa cabine, il trouva trois objets posés sur la table.
1) Le carnet perdu.
2) Une photo le montrant assis à sa table en train d’écrire.
3) Une fiche de conseils rédigée en ces termes :
N’oubliez pas que des photos peuvent être prises à l’infrarouge, en pleine nuit, sans que le sujet ne se sente éclairé.
N’utilisez jamais de codes déchiffrables en 30 secondes, ni d’encre sympathique qu’il suffit de réchauffer à la main pour la voir apparaître distinctement.
Méfiez-vous des pickpockets.
Faites donc confiance à votre mémoire, c’est la seule façon de l’exercer.
Suivait, décrypté, le texte : « Christine Barbier », etc.
