Chapitre 14

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Les cours commencèrent dès le lendemain, par un bref exposé du colonel Moriol.

« Tous les services spéciaux du monde ont adopté maintenant des techniques plus ou moins identiques. En France, on appelle cette technique le RAP. RAP signifie renseignement, action, protection. Renseignement sur l’ennemi, action contre l’ennemi, protection des réseaux amis. C’est simple.

« C’est simple, mais ça ne se trouve pas tout seul. Le renseignement ne vous tombe pas tout cuit dans la bouche : il faut savoir le dénicher et ensuite le transmettre. Il faudra donc que vous étudiiez les techniques de contact, de manipulation d’agents, aussi bien que la photographie au téléobjectif, l’installation des microphones dissimulés, etc., et puis les transmissions, les encres sympathiques, le chiffre, et le reste.

« Action, cela veut dire que, dans certains cas extrêmement rares, vous aurez à attaquer ou à vous défendre, comme dans les romans d’espionnage, avec cette différence essentielle : l’espion romanesque se bagarre tout le temps tandis que, dans la vie, le bon agent spécial ne se bagarre jamais : il passe inaperçu et il est seulement préparé à se battre au cas où il ne pourrait pas faire autrement ! Vu ? Cela entraîne quand même pour vous la nécessité d’apprendre toutes les méthodes de combat rapproché, le tir instinctif, la manipulation des explosifs et aussi de certaines drogues, comme les soporifiques.

« Protection suppose l’ensemble de ce que nous avons vu, plus les techniques de camouflage, d’interrogatoire, de filature, bref, ce qui fait que, par certains côtés, un agent spécial ressemble un peu à un policier.

« Tout cela, bien entendu, ne vous servirait à rien sans une « forme » physique constamment entretenue. Il ne s’agit pas de laisser perdre un renseignement parce qu’on manque de souffle ou de faire perdre à l’État un agent dont la formation lui aura coûté des millions, sous prétexte qu’on ne sait pas escalader un mur.

« Maintenant, je vous rappelle que vous avez un agent ennemi parmi vous. Il est fictif, c’est entendu, mais vous savez qu’on tire sur des cibles avant de tirer sur des bonshommes. Je souhaite bonne chance à… vingt-neuf d’entre vous. »

Le regard exaltant et dur du colonel Moriol passa en revue les trente visages tendus vers lui… Brusquement, l’officier sortit, laissant la chaire à un ancien comédien qui commença à parler de déguisements, de maquillages, et de travestis :

« Dans l’armée, on appelle les services comme le nôtre « les services moustaches ». Mais nous ne portons jamais de fausse moustache ! Ce que l’agent doit savoir faire, ce n’est pas du tout se transformer de façon à être remarqué, mais, au contraire, s’aplatir, s’amoindrir, de façon à n’être pas remarqué… »

Puis, ce fut une séance de combat rapproché, puis le premier cours sur le chiffre…

Au réfectoire, les stagiaires mangeaient par petites tables de quatre, les places étant tirées au sort à chaque fois, de façon à tisser des relations plus étroites entre tout le monde – de façon aussi à forcer chacun à jouer son rôle le plus souvent possible.

Au déjeuner, Langelot se trouva avec un garçon nommé Bertrand Bris, géant blond, qui se prétendait Normand et parlait très lentement de mécanique appliquée et de vins de Bourgogne ; Gil Valdez, qui avait des connaissances très précises encore qu’un peu livresques sur l’équitation, et en faisait visiblement étalage ; Nicole Buys, qui raconta comment son fiancé, officier du S. D. E. C. E., l’avait fait entrer au S. N. I. F.

« Snif, snif », dit Langelot en reniflant, et il n’ajouta pas un mot.

Le soir même, alors qu’il se brossait les dents, le haut-parleur se fit entendre :

« Pichenet, vous m’entendez ?

— Oui, mon colonel, répondit Langelot, la bouche pleine de mousse.

— J’ai, sous les yeux, le rapport du cerveau électronique pour la journée d’aujourd’hui. Votre fiche est pratiquement vide. Vous n’avez presque rien dit. Pourquoi ?

— J’écoutais, mon colonel.

— Excellent principe. Mais comment voulez-vous que nous jugions de vos capacités si vous vous taisez tout le temps ?

— Si vous permettez, mon colonel…

— Je permets tout.

— Laissez-moi vous dire que c’est vous que cela regarde. »

Il y eut un silence, puis le colonel remarqua, sèchement :

« L’idée est juste, mais elle ne serait pas venue à Auguste Pichenet du Prytanée. Ou du moins il ne l’aurait pas exprimée en ces termes. Bonne nuit. »

Dès que Langelot se fut étendu, le haut-parleur entra une fois de plus en action :

« Cours hypnotique n°1, disait une voix impersonnelle. Vous n’avez pas besoin de m’écouter, ni de me prêter la moindre attention. Endormez-vous. Je parlerai pendant votre sommeil et vous retiendrez ce que je dirai sans même vous en apercevoir. Cours hypnotique n°1. L’art de déguiser sa personnalité ne consiste pas à emprunter des accessoires extérieurs à la personnalité que l’on veut se donner mais à acquérir la tenue intérieure de… »

Langelot chercha un interrupteur et n’en trouva pas. Il fit un rouleau de couvertures et boucha l’orifice. Peine perdue, la voix venait toujours, égale à elle-même. Un dispositif automatique mesurait sans doute l’intensité du son dans la cabine et rétablissait aussitôt l’intensité voulue…

Langelot s’endormit, pestant contre l’école, le S. N. I. F., le colonel Moriol, les interphones, magnétophones et autres phones, et lui-même.

« Que fait Corinne en ce moment ? se demanda-t-il. Elle se laisse bercer par le cours hypnotique n°1 !… »