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Il entra, grand, maigre et souple, vêtu d’un pantalon noir et d’un chandail noir à col roulé, suivi d’un groupe de personnes dont une femme et plusieurs hommes qu’il dominait tous de la tête.
« Montferrand, vous allez me faire la grâce de laisser toutes ces singeries de côté, commença-t-il, à peine franchi le seuil de la salle. Dieu merci, nous ne sommes pas ici dans une caserne. Ni dans un pensionnat de jeunes filles. Asseyez-vous, vous autres. Fumez si vous voulez. Mettez-vous à l’aise. Vous êtes chez vous.
« Je vais commencer par me présenter moi-même. Colonel Moriol. C’est la première fois que je commande un stage ici, et je vais sûrement faire des boulettes. Mais avec un état-major d’instructeurs comme celui-ci – il désignait sa suite – je sais déjà que tout ira bien tout de même.
« Vous, les stagiaires, il va sans dire que vous êtes les bienvenus. Vous avez choisi le plus beau métier du monde. Celui qui nécessite un emploi total de toutes les possibilités de la personne humaine. Celui qui, à l’époque des bombes H, des camps de la mort, des destructions massives, permet encore à un homme seul de défendre efficacement sa patrie en faisant un minimum de mal à l’humanité. Bravo.
« Qui plus est, vous n’avez pas seulement choisi ce métier, vous avez été choisis pour l’exercer. Choisis dans des circonstances diverses, mais avec une compétence égale. Vous êtes, au sens propre, une élite. Encore une fois, bravo.
« Cette année de stage sera difficile. Souvent, vous en aurez par-dessus la tête. Ce que vous trouverez de plus épuisant, nous le savons d’avance, ce sera la solitude. Mais il faut que vous en preniez votre parti dès maintenant : dans la vie, vous, agents du S. N. I. F., vous serez toujours seuls.
« Les fatigues physiques et intellectuelles ne vous seront pas épargnées non plus. Il faut que, en un an, vous réussissiez à acquérir vingt techniques dont, pour l’instant, vous n’avez pas la moindre idée.
« Enfin, vous ferez des exercices pratiques. Le premier commence à la minute présente et finira dans un an.
« L’un d’entre vous n’est pas un stagiaire comme les autres. Il recevra ou a déjà reçu une mission spéciale : il joue le rôle d’un agent adverse introduit parmi vous. Il vous espionnera, il vous questionnera, il essaiera de transmettre des messages, peut-être de vous dérober des papiers secrets. À vous de le dépister. Toutes les ruses, bien entendu, lui sont permises… »
Langelot leva la main.
Le colonel Moriol tourna vers lui son grand visage osseux, ravagé, et son regard perçant :
« Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Mon colonel, je voudrais savoir ce qui nous est permis, à nous.
— Expliquez-vous.
— Par exemple, si nous le prenons à nous voler, avons-nous le droit de l’assommer ? »
Il y eut des rires et quelques haussements d’épaules.
« Mais bien sûr ! dit le colonel. Et c’était une excellente question. Essayez tout de même de ne pas le tuer. Mais si vous l’envoyez à l’hôpital pour quinze jours, je vous féliciterai. Quant aux astuces, vous avez droit à toutes, sans exception.
— Merci, mon colonel.
— Dernier point, reprit Moriol avec plus de gravité. Il n’y aura pas, il ne peut pas y avoir de questions de discipline parmi vous. Nous sommes tous des camarades. Solitaires, mais solidaires. Vous ne commettrez pas de fautes, cela, je le sais. Si improbable que ce soit, il pourrait tout de même vous arriver un accident. Alors, j’aime autant vous prévenir… Lorsqu’il arrive un accident à quelqu’un qui sait trop de choses – à quelqu’un, par exemple, qui connaît l’existence de l’école du S. N. I. F. –, c’est généralement un accident mortel. »
Un étrange silence pesa sur la salle tandis que, de son regard insoutenable, le colonel Moriol fouillait visage après visage…
« Maintenant, reprit-il d’un autre ton, je vais vous présenter vos instructeurs »
Il nomma le capitaine Montferrand, agent du S. N. I. F., à qui la prothèse qui lui tenait lieu de jambe gauche interdisait maintenant tout service actif. Le capitaine Ruggiero, femme rousse et belle, aux cils interminables, au sourire ironique, qui avait réussi tant de missions qu’elle était trop connue des services ennemis pour pouvoir continuer. Puis des spécialistes en diverses matières, depuis un sous-officier indochinois, ceinture noire de judo, jusqu’à un personnage cadavérique en faux col, expert ès encres sympathiques.
« Voilà, conclut Moriol lorsqu’il eut présenté tout le monde. Maintenant, je vous propose d’ajourner au bar. Nous y serons plus à l’aise pour bavarder. Je vous montre le chemin. »
Il sortit le premier, de sa démarche de grand félin.
« Vous avez remarqué ses oreilles ? souffla Corinne à Langelot. Regardez-les. Complètement perpendiculaires ! »
Elle eut un petit rire nerveux.
