Chapitre 10

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Cinq minutes plus tard, les stagiaires étaient réunis dans une salle de classe comme toutes les salles de classe, à cela près que les tables étaient individuelles et équipées d’un clavier électronique et d’écouteurs. On s’était partagé les places comme on avait voulu. Comme par hasard, Langelot et Corinne se trouvaient voisins une fois de plus.

« Mes amis, dit le capitaine Montferrand en grimpant sur l’estrade, dans quelques instants vous allez être présentés au colonel Moriol, commandant l’école.

— J’ai entendu parler de lui, chuchota le garçon brun à Langelot. On n’aura pas intérêt à faire le mariole quand il sera à portée.

— Vous n’aurez pas intérêt à faire le mariole du tout, monsieur Valdez, répondit le plus calmement du monde Montferrand. Je vous préviens d’une particularité de cette école : elle est lardée de microphones et de caméras, qui vous enregistreront à tous les moments de la journée et de la nuit. Non seulement dans cette salle, mais au réfectoire, dans vos chambres mêmes et dans vos cabinets de toilette, vous êtes sous une surveillance constante. Comme aucun personnel n’aurait jamais pu satisfaire aux nécessités de vigilance qu’une telle surveillance suppose, elle a été confiée à une calculatrice électronique. Cette calculatrice a été programmée pour vous surveiller. Vos trente personnalités, avec tous les renseignements que nous possédons sur elles, lui sont connues. Tous ces renseignements ont été codés par elle et tout ce que vous pourriez dire ou faire qui ne serait pas conforme à ces renseignements, serait immédiatement relevé. De plus, comme elle enregistre tout ce que vous dites de vous-mêmes, si jamais vous êtes amenés à vous couper, elle le signalera également. La procédure est la suivante. L’erreur relevée est envoyée sous forme d’une carte imprimée au colonel ou à son adjoint, moi, en l’occurrence. Vous comprenez bien que, dans ces conditions, vous n’avez pas intérêt à faire de confidences trop intimes aux amis que vous aurez peut-être la faiblesse de vous donner, encore que je compte bien faire tout mon possible pour que vous n’en ayez pas le temps. Merci, monsieur Valdez, de m’avoir donné si vite l’occasion d’exposer la situation à vos camarades.

« Puisque le colonel n’est pas encore là, je vais vous dire en deux mots où vous êtes. Vous vous trouvez à bord du Monsieur de Tourville, ancien croiseur, transformé en navire-école. Vous saisirez sans difficulté l’intérêt d’une école mobile. Pour l’instant, le chef du S. N. I. F., le ministre de la Marine et le ministre de la Défense sont seuls à connaître son existence, à l’exception, bien entendu, du président de la République et de ceux de nos agents qui y ont fait leur stage. Mais un jour les services de renseignement étrangers la connaîtront et auront, bien entendu, à cœur, de la détruire. Ce qu’ils ne connaîtront jamais, c’est son emplacement exact. Car le Monsieur de Tourville ne cesse de se déplacer ; il est ravitaillé en combustible en pleine mer ; les caps qu’il prend sont pendant six heures à l’initiative de son commandant, pendant six heures à l’initiative du colonel commandant l’école, pendant six heures à l’initiative des services du Premier ministre ; pendant six heures, ils sont donnés par une calculatrice établissant une certaine péréquation entre les divers déplacements. Ce roulement même n’est pas régulier et l’ordre dans lequel interviennent ces quatre quarts est fixé tous les jours par le S. N. I. F. Au cas invraisemblable où un agent adverse parviendrait à s’introduire à bord et à faire le point à un moment donné, il ne pourrait transmettre aucun renseignement à la terre, car un parasitage puissant est émis en permanence par nos installations, tandis qu’un centre d’écoute dirigé par une autre calculatrice balaie toutes les longueurs d’onde.

« À ma connaissance, le Monsieur de Tourville est un navire-école unique en son genre. Les Américains eux-mêmes n’en ont pas de semblable.

« En ce qui concerne votre emploi du temps… »

Il s’interrompit tout à coup, se figea au garde-à-vous et cria :

« À vos rangs, fixe ! »

Les stagiaires se levèrent précipitamment, comprenant que le colonel allait faire son entrée.