Chapitre 9

9

 

Lorsque les trente stagiaires furent à bord, le contrôleur fit signe au chauffeur et l’autocar démarra.

Le soir tombait sur Paris. Par les fenêtres, on apercevait tantôt un pan de Seine, jaune du soleil couchant, tantôt un arbre, noir de la nuit qui venait. Des dizaines de milliers de voitures se hâtaient vers les sorties de la ville. Des piétons se croisaient, leur pain ou leur journal sous le bras. Des carrés de lumière apparaissaient, de plus en plus nombreux, dans la masse sombre des immeubles.

Les stagiaires du S. N. I. F. avaient l’impression de voir tout cela pour la dernière fois.

L’autoroute du Sud.

La nuit s’étant faite, le chauffeur alluma les lampes intérieures. Les passagers, que le crépuscule avait transformés en ombres solitaires, se retrouvèrent de nouveau, éclairés, groupés, embarqués ensemble à bord de la même galère qui roulait à cent kilomètres à l’heure vers une destination inconnue.

« Ces vingt-neuf visages, se disait Langelot, que je n’ai jamais vus jusqu’à aujourd’hui, dont certains ne me sont même pas sympathiques, me deviendront familiers et proches. Ce sont les visages de mes camarades. »

On avait quitté l’autoroute. Des noms de localités apparaissaient de temps en temps, illuminés par un coup de phare. Langelot s’efforçait de les retenir, sans savoir pourquoi.

Il aurait aimé bavarder avec sa voisine, mais, n’ayant que des mensonges à lui dire, il préférait se taire. De temps en temps, ils échangeaient un sourire.

On montait une côte. On débouchait sur un vaste plateau. Les lumières d’un village brillaient au loin. Des bâtiments s’allongeaient sur la droite. Un projecteur brilla. L’autocar ralentit. On vit un soldat sauter sur le marchepied et parlementer avec le contrôleur par la portière ouverte. L’autocar accéléra de nouveau. Un vent puissant et glacé vint faire voler les cheveux fins de Corinne. L’autocar s’arrêta.

« Tout le monde descend ! cria le contrôleur.

— Vous croyez que nous sommes arrivés à l’école du S. N. I. F. ? demanda Corinne.

— Je pense plutôt que nous sommes sur un terrain d’aviation. »

Langelot se trompait. Le terrain découvert sur lequel ils se trouvaient n’avait guère plus de cent mètres au carré : aucun avion n’aurait pu y atterrir.

« J’y suis ! C’est un héliport ! »

Il s’agissait en effet d’un terrain pour hélicoptères, appartenant à l’armée. Au milieu du terrain, émettant des rugissements et des sifflements épouvantables, tandis que ses deux hélices tourbillonnantes produisaient un vent qui couchait l’herbe, ballonnait les jupes, fouettait les visages et les mains, une « banane » attendait.

Un officier de l’Aviation légère de l’armée de terre mit ses mains en porte-voix et hurla :

« Tout le monde à bord de la banane ! »

Le bruit était si fort qu’on ne l’aurait pas compris s’il n’avait joint le geste à la parole.

Un à un, les stagiaires grimpèrent dans l’hélicoptère et s’installèrent à peu près comme dans l’autocar.

« Vous êtes déjà monté dans ces sortes d’engins ? demanda Corinne.

— Jamais.

— Moi non plus.

— Vous avez peur ? »

Elle haussa l’épaule :

« Si j’avais peur, je ne serais pas au S. N. I. F. »

Quelques instants plus tard, l’hélicoptère s’enlevait de terre et fonçait dans la nuit.

« Vous croyez que c’est loin, l’école ? demanda Corinne qui, visiblement, ne pouvait plus s’empêcher de parler.

— J’imagine, dit Langelot, qu’elle est peut-être dans une île. Cela expliquerait l’hélicoptère.

— Ou bien il n’est là que pour brouiller les pistes ?

— Au prix de l’heure de banane, cela m’étonnerait !

— Moi, dit Corinne, je pense que l’école du S. N. I. F. doit se situer quelque part dans les Alpes, ou les Pyrénées. Sur un pic inaccessible ! »

Le silence retomba, si l’on peut parler de silence, alors que l’hélicoptère continuait son vacarme infernal. Langelot aurait aimé poser mille questions à Corinne : avait-elle de la famille ? Quelles études avait-elle faites ? Comment avait-elle été recrutée ? Mais il savait d’avance qu’elle lui raconterait une histoire apprise par cœur pendant plusieurs jours d’un isolement semblable au sien !

Alors il lui demanda :

« Vous n’avez pas le mal de l’air, au moins ?

— Si vous continuez à me prendre pour une petite fille à sa maman, lui répliqua-t-elle, il va vous arriver des bricoles ! »

Tout à coup, comme l’hélicoptère donnait de la bande, un immense plan à la fois noir et lumineux, moiré eût-on dit, apparut : c’était l’océan où se reflétait la pleine lune.

« Regardez ! s’écria Corinne. Vous aviez raison. L’école doit être dans une île. »

Le vol dura encore pendant une demi-heure, puis la descente s’amorça. Les stagiaires, se pressant contre les hublots, essayaient de découvrir l’île vers laquelle l’hélicoptère piquait du nez, mais ils ne voyaient rien.

« Elle doit être minuscule, leur île ! »

L’appareil n’était plus guère qu’à cinquante mètres du niveau de la mer, lorsqu’il changea de direction pour se mettre vent debout. Les stagiaires virent alors briller quatre balises lumineuses et s’élever, tout près d’eux, les superstructures d’un gros navire.

« Apparemment notre voyage n’est pas terminé, dit un garçon brun, au teint mat, assis à côté de Langelot. La banane nous aura seulement transvasés sans que ce bateau n’ait eu à entrer dans un port.

— Il faut croire que nous allons loin, s’ils ont prévu un cuirassé pour nous transporter, remarqua un autre.

— Tu crois que c’est un navire de guerre ? demanda un troisième.

— Vivent les bateaux ! dit Langelot. La cuisine y est bonne. Moi, un jour sur le F… »

Il s’arrêta net. Il avait failli raconter une anecdote arrivée sur le France, bateau où n’avait sûrement jamais mis les pieds Auguste Pichenet. Heureusement personne ne l’écoutait ; tout le monde essayait d’apercevoir quelque détail du navire sur lequel se poursuivrait sans doute le voyage de toute l’équipe.

Un choc sourd. L’hélicoptère avait touché le pont du bateau.

« Tout le monde descend ! » cria l’officier convoyeur.

Les jeunes gens se pressèrent vers la sortie.

« Ça doit être dans les Açores, supposait l’un.

— À moins que ce ne soit aux Bahamas, supputait l’autre.

— Il faut bien tout de même que ce soit une possession française, dit le garçon brun.

— Pour ce qu’il nous en reste, nous n’avons plus tellement le choix », fit observer Langelot.

Au bas de l’échelle de coupée, se tenait le capitaine Montferrand, en survêtement. Il sourit à plusieurs des stagiaires qu’il avait recrutés lui-même.

« Tiens, Pichenet ! Vous n’avez pas eu trop de peine à quitter le Prytanée ?

— Mon capitaine, vous avez mauvaise mémoire. Cela fait deux ans que je l’ai quitté. J’ai fait mon service entre-temps. Sans en avoir l’air, j’ai tout de même vingt ans, moi. Et j’ai devancé l’appel. Vous ne vous rappelez plus ? »

Les trente jeunes gens avaient pris pied sur le pont ; l’officier convoyeur, qui ignorait tout de la mission qu’il venait de remplir de même que le contrôleur de l’autocar avait tout ignoré de la sienne, serra la main de Montferrand et remonta à bord de sa banane. Un vagissement strident, un vrombissement particulièrement agressif et l’appareil décolla. Bientôt, il ne fut plus qu’un point lumineux et une rumeur éloignée dans le ciel de nuit.

« Mesdemoiselles et messieurs, dit alors Montferrand, je vous souhaite la bienvenue à l’école du S. N. I. F. »