Chapitre 5

5

 

Cet après-midi-là, le dernier du stage de trois jours, les garçons défilèrent par ordre alphabétique dans la salle de délibérations où les officiers leur posaient quelques dernières questions et les affectaient définitivement dans l’arme qui serait la leur deux ans plus tard, en tenant compte à la fois de leurs aptitudes et de leurs préférences.

Par ordre alphabétique… à une exception près. On avait, d’un commun accord, laissé Langelot pour la bonne bouche.

Montferrand, le principal intéressé, n’avait pas encore pris sa décision. Il s’enveloppait dans des nuages de fumée qu’il tirait de sa bouffarde et, d’un air ennuyé, scrutait les visages qui se présentaient, les uns après les autres. Celui-ci aurait peut-être fait son affaire, ou celui-là, mais le petit Langelot… Le petit Langelot, à vrai dire, inspirait à Montferrand des sentiments presque paternels, et, à l’idée de le lancer dans une bataille impitoyable, cet homme (qui ne passait pas pour très doux ni pour très sensible) éprouvait une répugnance qu’il ne parvenait pas à surmonter.

« Ça y est ! J’ai vu tous les miens. Un bon contingent, mon colonel. On fera des soldats avec ça ! déclara le capitaine d’infanterie.

— Il ne reste plus que le vôtre, Montferrand. Peut-on savoir ce que vous avez décidé ?

— Si vous ne voulez pas de Langelot, plaisanta le marin, donnez-le-moi. Il a une vraie tête de mousse.

— Je m’inscris sur la liste, intervint le cavalier. Les petits de son gabarit, c’est de la graine d’écuyers ! Et puis ça ne tient pas beaucoup de place dans un char.

— Je n’ai encore rien décidé, dit Montferrand en suçant sa pipe. Il me paraît bien jeune, bien mince, bien blond. Vous voyez ce que je veux dire ? De toute façon, nous ne savons pas ce qu’il aura décidé lui-même. S’il refusait, cela simplifierait sérieusement ma situation !

— Appelez Langelot, Mougins », commanda le colonel.

Langelot entra. Il avait attendu l’appel de son nom tout l’après-midi, mais il ne paraissait nullement énervé ou angoissé.

« Celui-là, mon colonel, dit l’adjudant Mougins qui l’avait introduit, il faut encore que je me plaigne de lui. Pendant la pause de midi, il est allé courir je ne sais où. On ne l’a pas revu avant deux heures trente. Une mauvaise tête, d’après moi.

— C’est bien, Mougins. Nous verrons cela. »

L’adjudant sortit. Il y eut un silence. Les officiers regardaient tantôt Montferrand qui fumait tranquillement, tantôt Langelot qui restait debout au milieu de la pièce, sans paraître gêné le moins du monde.

Enfin le colonel prit la parole :

« Langelot, je crois que monsieur… (il cacha un sourire), M. Roger Noël a quelques questions à vous poser… »

Langelot se tourna poliment vers M. Roger Noël.

« D’abord, fit celui-ci, j’aimerais bien que vous me disiez ce que vous avez fait entre midi et deux heures et demie.

— Certainement, mon capitaine… »

Les officiers échangèrent des coups d’œil. Quelqu’un ricana tout bas.

« Vous m’avez rétrogradé, à ce que je vois, dit calmement Montferrand. Maintenant, je ne suis plus que capitaine.

— Oui, fit Langelot. Je m’étais trompé. Vous êtes le capitaine Montferrand. »

Surprise générale. Le parachutiste éclata de rire en se claquant les cuisses.

« Bien fait pour vous, Montferrand. Il est rigolo, ce petit.

— Je suis bon joueur, dit Montferrand. Langelot, pour cette fois, vous m’avez eu ! Soyez bon joueur à votre tour et apprenez-moi comment vous avez fait.

— Ce n’était pas compliqué, mon capitaine. Je suis sorti après vous de la caserne en disant à la sentinelle que le colonel m’avait envoyé pour vous donner une enveloppe. La sentinelle connaissait déjà votre nom, mais elle ne savait pas si vous étiez civil ou militaire. Je vous ai vu prendre un taxi. C’était un radio-taxi. J’ai inscrit son numéro d’immatriculation et le numéro de téléphone de sa firme. Je vous ai donné une demi-heure pour rentrer chez vous. Ensuite, j’ai téléphoné à la firme. J’ai dit que j’avais vu un monsieur monter dans le taxi numéro tant, à telle heure, et qu’en montant il avait laissé tomber son portefeuille sur la chaussée. J’avais ramassé le portefeuille et je voulais le porter à son propriétaire. La personne qui me répondait a appelé le chauffeur par radio et lui a demandé l’adresse où il avait conduit un client à telle heure. C’était 8, rue Fantin-Latour, mon capitaine. Je suis allé 8, rue Fantin-Latour et j’ai raconté la même histoire à la concierge en donnant votre signalement. Elle m’a dit : « Ce monsieur, c’est le capitaine Montferrand, troisième droite. Mais ça m’étonne qu’il ait perdu quelque chose : il est toujours si soigneux. » J’ai fait semblant de monter chez vous. En réalité, j’ai simplement glissé une enveloppe sous votre paillasson pour que, ce soir, vous puissiez vérifier que je suis venu. Voilà, mon capitaine. »

Le parachutiste ne se tenait plus de joie. Le colonel président se mordait les lèvres pour ne pas rire ouvertement. Montferrand soupira.

« De tout cela, dit-il, vous retiendrez d’abord une chose. C’est que, dans les services comme le nôtre, les promotions ne sont pas rapides puisque, avec un physique de commandant, je ne suis encore que capitaine. Vu, Langelot ?

— Vu, mon capitaine.

— Au demeurant, nous sommes tout de même un peu mieux payés que nos camarades des armes régulières. Si cet aspect de la question vous intéresse, je peux vous parler des diverses primes que nous…

— Merci, mon capitaine. Je ne pense pas que ce soit très important.

— Vous avez raison : ce sont des primes tout à fait insignifiantes. En revanche, nous bénéficions d’un régime de retraite…

— Je ne pense pas encore à la retraite.

— Il n’est jamais trop tôt pour y penser, surtout dans un métier fatigant, comme le nôtre. Dites-moi, avez-vous raconté à vos camarades que nous vous proposions un poste de documentaliste ?… »

Montferrand avait posé la question d’un ton indifférent, mais il attendait la réponse avec beaucoup d’intérêt.

« Non, mon capitaine.

— Vous leur avez quand même expliqué pour quoi vous aviez été convoqué tout seul ce matin ?

— Je leur ai laissé croire que c’était à cause de la bagarre. »

Le colonel et Montferrand échangèrent un regard qui signifiait : « Rien à dire, le petit est doué ! »

« Bien, fit alors Montferrand. Pourrions-nous savoir si notre proposition vous agrée ?

— Elle m’agrée », répondit Langelot avec une feinte froideur, mais ses yeux brillaient.

« En ce cas, je vous prends, mais il faudra que vous appreniez à empêcher vos yeux de faire des feux de joie. Compris ?

— Compris, mon capitaine. »