Chapitre 4

4

 

À midi cinq, « M. Roger Noël » quitta la caserne De-Lattre-de-Tassigny, l’air soucieux. M. Roger Noël était un homme d’action ; il détestait hésiter et pourtant il ne parvenait pas à se décider. Allait-il faire de ce blondinet aux allures indépendantes un agent du S. N. I. F. ?

Il passa devant la sentinelle, lui posant, comme il le faisait quatre fois par jour, un cas de conscience dramatique : fallait-il ou non présenter les armes à ce civil que les officiers traitaient comme l’un des leurs ?

Il fit ensuite quelques mètres à pied, cherchant un taxi. S’il s’était retourné, il aurait reconnu son blondinet, qui le suivait depuis les locaux de la Commission, à distance fort respectueuse, et que la sentinelle empêchait de passer.

« Interdit, le bleu ! Tu ne sors pas.

— Moi, je veux bien. Mais c’est toi qui auras des ennuis : le colonel m’envoie porter cette enveloppe au monsieur qui vient de partir.

— Quel monsieur ?

— Le monsieur en civil, qui fait partie de la Commission. Je ne sais pas comment il s’appelle.

— Il s’appelle Montferrand, dit la sentinelle.

— C’est un civil ou un officier déguisé ?

— Je n’en sais rien, mais si tu dois lui donner une enveloppe, tu ferais bien de te dépêcher de le rattraper. »

Dans les romans, lorsque l’on a besoin de filer quelqu’un qui vient de prendre un taxi, il en vient toujours un autre derrière, dans lequel on bondit impétueusement en criant au chauffeur : « Suivez-moi cette voiture ! » Dans la vie, il n’en va pas toujours ainsi.

Il passa bien un taxi devant la caserne De-Lattre et M. Noël-Montferrand sauta bien dedans, mais Langelot, lui, resta sur le trottoir, son enveloppe à la main.

Le blondinet ne fut pas décontenancé pour autant. L’enveloppe, déjà utilisée pour tromper la surveillance de la sentinelle, servit une seconde fois. Langelot inscrivit dessus le numéro d’immatriculation du véhicule et le numéro de téléphone de la station radio dont le taxi dépendait.

Puis, sans se presser, il se dirigea vers un quartier plus fréquenté, où il aurait une chance de trouver un téléphone public.

« Je lui donne une demi-heure pour arriver chez lui. Après !… »

En réalité, vingt minutes s’étaient à peine écoulées que M. Montferrand était déjà installé dans sa chambre et qu’il téléphonait lui-même à son supérieur hiérarchique direct.

« Alors, ce garçon, comment vous paraît-il ? demanda la voix métallique, à l’autre bout du fil.

— Bien à tout point de vue, Snif.

— Bref, c’est ce que nous cherchions, non ?

— Il a vraiment l’air d’un petit garçon. Futé, bien sûr, mais jeunet. J’hésite.

— Montferrand, je ne vous reconnais pas. La machine était formelle ?

— Je ne crois pas beaucoup aux machines. Vous le savez, Snif : je ne crois qu’à l’expérience.

— Mon vieux, je vous laisse libre : vous déciderez vous-même. Je vous signale cependant que nous avons de sérieux besoins en personnel. Vous n’êtes peut-être pas au courant des derniers développements ?

— Lesquels ?

— Ils savent que nous existons et ils ont décidé de nous anéantir. Ça ne vous dit rien ? »

Montferrand-Noël émit un petit sifflement :

« Rien que ça ! Alors, l’âge d’or du S. N. I. F. est terminé ? Nous ne jouerons plus sur le velours ?

— Comme vous dites. Ce n’est plus l’âge d’or, c’est l’âge du fer, Montferrand. Du fer et du feu. Décidez en conséquence. Et portez-vous bien. »

L’air songeur, Montferrand raccrocha. Jusqu’ici, les services de renseignement étrangers ne soupçonnaient pas l’existence du S. N. I. F., ce qui simplifiait beaucoup le travail de ses agents. Apparemment, les choses allaient changer. Fallait-il hasarder, dans la guerre cruelle qui était sur le point de commencer, la vie d’un jeune garçon blond à l’air si innocent ? Noël Montferrand penchait pour la négative…