Chapitre 3

3

 

Lorsque Langelot entra dans la salle de délibérations, il vit, assis derrière une table recouverte d’un tapis vert, une douzaine d’officiers portant les uniformes les plus divers de l’Armée française, bleus ou moutarde, avec fourragère ou sans, étincelants de galons, émaillés de décorations, chemise kaki pour les uns, chemise blanche pour les autres, avec des cravates noires, des cravates marron, une cravate verte, et des accessoires variés, depuis le fume-cigarette de l’aviateur jusqu’au stick du colonel qui présidait. Au bout de la table, unique de son espèce, un civil.

Les officiers, eux, virent s’avancer un garçon de petite taille, en chandail vert et pantalon noir, les traits menus mais durs, le front largement barré d’une mèche blonde, le regard bleu, attentif, sur la réserve. Il s’inclina avec aisance, sans prononcer un mot. Les officiers s’entre-regardèrent. Montferrand bourrait sa pipe. Un silence pesa. Enfin :

« Asseyez-vous, jeune homme », dit le colonel avec bienveillance.

Le garçon s’assit face aux officiers.

« Nous vous avons demandé de venir le premier parce que la machine a exprimé à votre sujet un avis assez peu ordinaire, reprit le colonel. Vous savez, n’est-ce pas, que les résultats de tous les tests que vous avez subis sont analysés par une calculatrice électronique ?…

— Oui, mon colonel. »

La voix était ferme, bien timbrée. Le ton poli et distant.

« Monsieur Langelot, j’ai votre dossier sous les yeux. Vous êtes orphelin de père et de mère, je vois ?

— Mes parents sont morts dans un accident d’avion.

— Vous avez fait vos études dans un collège. Vous avez votre baccalauréat. À quelle carrière vous destinez-vous ?

— Je ne sais pas, mon colonel.

— Vous ne savez pas ? »

L’ombre d’une expression espiègle passa sur le visage fermé du garçon :

« Il n’y a pas tellement de carrières amusantes, mon colonel. Vous ne trouvez pas ? »

Le colonel regarda Montferrand qui bourrait toujours. L’artilleur se pencha en avant :

« Vous avez des frères, des sœurs ? »

Langelot hocha la tête, négativement.

Le parachutiste chuchota à l’oreille du colonel président :

« Il est sportif ?

— Équitation, judo, natation », lut le colonel dans le dossier.

Le spécialiste des engins demanda :

« En classe, vous avez fait du latin ou des mathématiques ?

— Les deux, mon capitaine. »

Le fantassin, qui avait fini d’additionner ses fiches, leva le nez :

« Vous n’avez jamais songé à une carrière militaire ?

— Oh ! non, mon capitaine.

— Pourquoi cela ?

— Ça ne m’amuserait pas du tout d’appuyer sur des boutons pour faire partir des fusées. »

Les officiers s’entre-regardèrent de nouveau. Ils avaient fait, eux, de vraies guerres, où l’ennemi se trouvait à une portée de fusil – quelquefois à une portée de baïonnette. Mais, dans l’avenir, il fallait bien se rendre à l’évidence, la guerre appartenait aux techniciens.

Le spécialiste des engins fit « Hum ! » mais n’objecta rien.

« Comme je vous le disais, reprit le colonel, la calculatrice vous tient en haute estime, monsieur Langelot. Elle nous conseille de vous confier des responsabilités qui paraissent au-dessus de votre âge, mais qui, peut-être, vous « amuseraient ». Seriez-vous éventuellement disposé à devancer l’appel et à contracter un engagement d’une durée de plusieurs années ?

— Cela dépendrait, mon colonel.

— Sans doute. Pensez-vous que, si vous preniez pareille décision, votre tuteur s’y opposerait ?

— Sûrement pas… » La même expression espiègle : « Il serait ravi qu’il m’arrive quelque chose. Il administre pour moi les biens de mes parents. »

Tout à coup, Montferrand, qui avait enfin allumé sa pipe, prit la parole :

« Dites-moi, Langelot, vous vous bagarrez souvent comme vous l’avez fait aujourd’hui ? »

Langelot tourna son regard attentif vers Montferrand, réfléchit un moment, et répondit :

« Très rarement, mon commandant. »

Les officiers chuchotèrent entre eux. Montferrand demanda :

« Pourquoi m’appelez-vous « mon commandant » ? Vous voyez bien que je suis civil.

— Vous êtes en civil, corrigea Langelot. J’avais pensé, d’après votre coupe de cheveux et votre regard, que vous étiez militaire… Et commandant d’après votre âge. »

Le parachutiste se mit à rire. Le colonel se dissimula la bouche avec deux doigts. Tout le monde regardait les cheveux gris, drus, coupés en brosse, de Montferrand, qui répondit, avec sérénité :

« Eh bien, vous vous trompez. Je suis civil. Je m’appelle Roger Noël et je suis enchanté de faire votre connaissance. »

Il tendait la main.

Langelot se leva pour aller la prendre et la serrer. Il avait la poignée énergique et rapide. Ses yeux bleus et les yeux marron de Montferrand se croisèrent.

« Vous aviez raison ou tort, tout à l’heure, quand vous vous êtes battu ? demanda l’homme.

— J’avais raison, répondit le garçon sans hésiter.

— Vous avez essayé de l’expliquer à l’adjudant ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Il n’était pas d’humeur à comprendre. »

Le colonel toussota. Montferrand inclina gravement la tête.

« Il faut apprendre à avoir confiance en ses supérieurs, dit-il. Les supérieurs sont rarement d’humeur à comprendre. Il faut les y forcer. Maintenant, Langelot, sans aucun engagement de part ni d’autre – car il faut que nous réfléchissions, vous et moi –, seriez-vous disposé à consacrer plusieurs années de votre vie à vous occuper de documentation ? Je vous précise tout de suite que la formation d’un documentaliste coûte très cher à l’État et que, par conséquent, une fois que vous aurez signé un contrat, il ne sera plus question de filer vendre du cirage ou des nouilles. Je vous précise aussi, à toutes fins utiles, que la documentation est un travail sérieux, absorbant, souvent fastidieux, qui ne ressemble guère à ce que vous avez pu lire dans les romans d’espionnage. Vous me comprenez bien ? Dernier point : je vous précise que c’est un travail dangereux… »

Tout en parlant, Montferrand observait le visage du garçon. Au mot « dangereux », il y eut enfin une réaction : le visage s’éclaira brusquement.

« Je crois que j’aimerais assez ça, monsieur.

— Bien. Si le colonel permet, vous pouvez disposer. Je vous reverrai cet après-midi pour vous dire ce que j’aurai décidé de mon côté. »