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Les résultats de tous les tests subis par les jeunes gens étaient confiés à des mécanographes qui les reportaient sur des cartes perforées. Ces cartes passaient ensuite dans une calculatrice électronique qui triait les sujets selon leurs aptitudes. Les officiers qui avaient interrogé les garçons recevaient chacun un paquet de cartes portant les noms de ceux que la machine jugeait les plus aptes à servir dans leurs armes respectives. Ainsi, le capitaine de l’armée de l’air aurait à dépouiller les fiches de tous les futurs aviateurs, le commandant du génie celles des sapeurs, etc.
La Commission tout entière s’était réunie devant le bloc « sortie » de la calculatrice ; chacun observait avec attention le petit tiroir où tombaient les cartes qui lui revenaient.
« Un pour moi ! Je vous bats, mon commandant ! s’écria l’artilleur en s’adressant à l’officier du génie.
— Et deux pour moi ! fit le capitaine d’infanterie.
— Vous en avez toujours deux fois plus que tout le monde, vous, dit le colonel, président de la Commission, un homme grand, maigre et courtois. Je me demande bien comment vous faites. Vous avez sûrement soudoyé la machine.
— Moi, je n’en ai pas beaucoup, mais c’est que j’écrème ! précisa le spécialiste des engins.
— Et trois pour moi ! remarqua le fantassin.
— J’en ai déjà onze, de quoi faire un stick : c’est tout ce qu’il me faut. Je refuse les autres, annonça le parachutiste.
— Et deux pour moi !
— Encore vous, l’infanterie ? »
Le colonel président, les mains derrière le dos, passait d’un officier à l’autre, comptait les cartes. Toute sa sympathie allait au cavalier, car il était cavalier lui-même, mais il s’efforçait de ne pas le laisser paraître.
« Et vous, Montferrand, demanda-t-il à l’unique membre de la Commission habillé en civil, toujours rien ?
— Toujours rien, mon colonel. Cela fait un an que je pêche avec vous et je n’en ai pas pris un seul ! »
Les officiers se mirent à rire. On n’entendit même pas le fantassin qui disait :
« Et un pour moi ! »
Montferrand rit avec les autres.
« Mon colonel, cette mission n’aura pas été un succès. D’ailleurs, si vous voulez bien vous rappeler, je le prévoyais. Ce n’est pas parmi des garçons à peine sevrés qu’il faut chercher des agents du S. N. I. F. Heureusement, je pars demain et je ne pense pas que le commandement juge utile de me donner un successeur, auprès de vous.
— Et deux pour moi ! fit le fantassin.
— Vous ne nous avez toujours pas expliqué exactement ce qu’est le S. N. I. F., Montferrand, remarqua le colonel.
— C’est d’un compliqué ! Je crains bien de ne plus avoir le temps ! » répondit évasivement l’homme en civil.
Tous les officiers lui jetèrent un regard mi-narquois mi-inquiet.
À ce moment :
« Vous avez une carte, dit le marin.
— Moi ? s’écria Montferrand. Impossible ! C’est une erreur. »
Ce n’était pas une erreur. La carte était bien tombée dans le tiroir S. N. I. F. Elle portait bien la mention S. N. I. F. La machine ne faisait jamais d’erreurs.
« Comment s’appelle l’oiseau rare ? » demanda le colonel.
Tous les officiers – à l’exception du fantassin : il continuait à compter ses recrues – s’étaient groupés autour de Montferrand qui, d’un air quelque peu dégoûté, répondit :
« Langelot, mon colonel. Avec un nom pareil !… J’ai envie de le donner à quelqu’un.
— Certainement pas. Nous allons l’interviewer immédiatement. Je me demande quelle tête il peut avoir. »
La machine signalait par un feu rouge qu’elle avait exploité toutes les cartes. Le colonel sonna. L’adjudant passa la tête dans l’entrebâillement de la porte :
« Avosordmoncolonel ?
— Mougins, nous allons tout de suite nous rendre dans la salle de délibérations. Voulez-vous nous y amener le jeune Langelot ? »
Une expression soucieuse passa sur la figure de l’adjudant Mougins.
« Langelot, mon colonel ?
— Oui. Qu’est-ce qui vous chagrine ?
— C’est que je viens de le mettre au trou.
— Ah ! Et pour quel motif, je vous prie ?
— Bagarre dans la cour du quartier, mon colonel. »
Le colonel se tourna vers Montferrand :
« Votre énergumène a déjà fait des siennes, à ce qu’il paraît ! Arriver à se faire mettre en prison pendant une période de présélection anticipée, c’est un record. Votre homme est un dur !
— Je n’aime pas l’indiscipline, répondit Montferrand. C’est souvent une forme de lâcheté. Monsieur Mougins ?
— Monsieur ?
— Dans cette bagarre, Langelot avait-il le dessus ou le dessous ?
— Le dessus, monsieur. Et comment ! Qu’est-ce qu’il lui mettait, comme raclée ! »
Montferrand soupira :
« Vous avez raison, mon colonel. Il va falloir regarder la tête qu’il a. »