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C’est ma gamelle, je te dis ! cria le grand rouquin agitant ses longs bras.
— Erreur ! C’est la mienne ! répliqua le petit blond se ramassant en boule.
— Gare à toi ! Je t’écrase ! menaça le grand.
— Essaie, répondit le petit.
— Kss ! Kss ! mords-le ! » firent les autres en formant un cercle.
Une de ces casernes sinistres, malodorantes, que le maréchal de Lattre voulait démolir toutes.
Celle-ci – par ironie, eût-on dit – s’appelait justement caserne De-Lattre-de-Tassigny. Elle était située dans la banlieue parisienne et abritait, entre autres services et unités, la « Commission de présélection anticipée ». Cet organisme au nom biscornu était chargé d’orienter les jeunes gens de dix-huit ans, dûment recensés, vers les armes dans lesquelles ils feraient, deux ans plus tard, leur service militaire.
Elle faisait même mieux que cela, la Commission. Ses moyens très perfectionnés lui avaient permis de déceler chez certains garçons, qui n’avaient pas eu la chance de pouvoir poursuivre leurs études, des capacités intellectuelles peu ordinaires : elle les avait aussitôt dirigés vers des établissements spécialisés qui en avaient fait des ingénieurs et des officiers de réserve.
Hélas ! la juridiction moderne, efficace, de la Commission ne s’étendait pas en dehors de ses locaux. Résultat : deux des garçons qu’elle accueillait pendant trois jours, pour des tests et des examens divers, en étaient réduits à se battre pour une gamelle modèle 14 modifié 39 ! En effet, le « grand » avait perdu la sienne et prétendait s’approprier celle du « petit », pour n’avoir pas d’ennuis avec l’adjudant, le jour du départ.
« Allez, rends-moi ma gamelle sans faire d’histoires ou je t’assomme, reprit le grand. Moi, je pèse 60 kilos et je…
— Tu m’assommes déjà avec tes discours ! rétorqua le petit. Il y en a qui sont doués, tout de même, comme orateurs.
— Vas-y le grand !
— Vas-y le petit ! »
Quarante-huit garçons brandissant leur gamelle (modèle 14 modifié 39) excitaient les adversaires.
« Eh bien, ce sera tant pis pour toi », dit le grand en avançant d’un pas.
Et lança le poing.
Il dominait l’autre de la tête, d’une bonne demi-carrure et de la moitié de la longueur du bras.
Un ou deux spectateurs à l’âme sensible fermèrent les yeux pour ne pas voir ratatiner leur camarade… Lorsqu’ils les rouvrirent, ils virent le grand à plat ventre, au sol, le nez dans le gravier, un bras tordu derrière le dos. Le petit, qui lui avait enfourché les reins, lui demandait gentiment :
« Dis, je te casse l’avant-bras ou je ne te le casse pas ? »
Les apparences, il faut l’avouer, étaient trompeuses. L’adjudant chargé de la discipline, que les cris des garçons avaient alerté, pouvait difficilement deviner que le coupable se trouvait dessous et que le polisson qui caracolait sur son dos n’avait d’autre tort que de tenir à sa gamelle et de connaître un peu de judo. D’autant plus qu’il s’agissait en l’occurrence d’un adjudant spécialisé dans l’inspection des boutons de guêtres et des semelles de chaussures, qui n’avait jamais vu le feu, jamais exercé un commandement, et s’était contenté d’une carrière glorieuse opiniâtrement poursuivie depuis trente ans dans la même caserne.
« De quoi ? tonna-t-il. Ça n’est même pas encore jeune recrue et ça veut faire la loi ? Petite brute ! Je m’en vais vous apprendre à vous bagarrer dans la cour du quartier ! Civil ou pas, ça m’est égal. Si vous n’êtes pas content, vous irez le dire au colonel. Au trou, et pas de discussion ! »
À la grande surprise des spectateurs, le vainqueur n’opposa pas la moindre résistance, ne tenta pas la moindre justification. Il se releva lentement.
« J’emporte ma gamelle. Vous permettez ? »
Et, tête haute, il suivit l’adjudant jusqu’à la prison où il commença immédiatement une partie de dominos avec des soldats qui s’y trouvaient déjà.